La fierté d’un montagnard kabyle : pourquoi il a quitté la France.
"Récit poignant d’un montagnard kabyle revenu de France pour préserver sa dignité. Une histoire vraie entre exil, humiliation et fierté enracinée dans la terre."
Une leçon de dignité entre exil et retour aux racines .
Un jour, alors que nous étions assis, mon grand-père, Lakhder et moi, à l’ombre de l’un des grands figuiers, je lui ai demandé :
— Grand-père, tu as vécu en France. Raconte-moi, pourquoi es-tu revenu au bled ?
Il posa son regard sur l’horizon, l’air à la fois grave et mélancolique. Il prit une profonde inspiration, comme s’il rassemblait des souvenirs épars, puis commença :
— Oui, mon enfant. J’ai travaillé en France, près de Paris, dans une grande usine de forge. C’était un monde bien différent de celui d’ici, un monde froid, bruyant, où les machines semblaient dominer les hommes. Nous fabriquions de lourdes pièces en acier. Les machines, elles, étaient gigantesques, des monstres d’acier qui paraissaient défier nos forces humaines.
Il s’arrêta un moment, jouant avec une brindille qu’il avait ramassée, puis reprit :
— Un jour, le contremaître nous demanda, à moi et à quelques collègues, de déplacer une de ces machines.
Une tâche absurde, bien sûr. Malgré tous nos efforts, la machine ne bougeait pas, pas même d’un millimètre.
C’était une masse immobile, trop lourde pour nous.
Alors, prenant mon courage à deux mains et parlant au nom de mes compagnons, je me suis avancé vers le contre-maître.
— Monsieur, lui dis-je, cette machine est bien trop lourde pour nous. Il faudrait un cheval pour la déplacer !
Un rictus amer se dessina sur visage de Lakhder.
— Et tu sais ce qu’il m’a répondu, ce salaud ? Il a éclaté de rire et a dit :
« Eh bien, c'est toi, le cheval ! »
Je voyais le regard du grand-père s’assombrir, ses mains se serrèrent autour de la brindille, qu’il brisa en deux.
— Ces mots… Dit-il,
Ils m’ont brûlé, mon enfant.
Moi, un homme, réduit à moins qu’un animal. Touché dans ma dignité, je n’ai pas hésité.
Ce jour-là, j’ai quitté l’usine.
J’ai pris mes affaires, et sans même un regard en arrière, je suis allé directement au port. J’ai embarqué sur le premier bateau pour rentrer chez moi, dans ma terre, dans mon honneur.
Il fit une pause, contemplant les figues mûres au-dessus de nous, puis conclut :
— La France, c’est un pays qui t’utilise et te rejette comme si tu n’étais rien. Ici, au bled, on est peut-être pauvres, mais on garde notre fierté.
Je préfère vivre avec la terre sous mes pieds qu’avec l’humiliation dans le cœur.
Depuis ce jour, au bled, sur ses terres, autour de ses enfants, il avait tourné le dos à la France.
Mon grand-père Lakhder s’était juré de ne plus jamais dépendre de personne.
Il avait consacré sa vie entière à travailler la terre, à semer, à récolter, à vivre du fruit de son labeur.
Chaque jour, il se levait avant le lever du soleil et ne revenait qu’à la nuit tombée, le visage buriné par le vent et le soleil, mais illuminé par une satisfaction silencieuse.
Lakhder n’avait besoin de personne pour être heureux. Il trouvait son bonheur dans les sillons qu’il traçait, dans le parfum de la terre fraîchement retournée, et dans le bruissement des feuilles dans le vent.
Les saisons rythmaient sa vie, et il aimait ses champs comme on aime un enfant. Chaque plante, chaque arbre, était une partie de lui, un témoignage de son travail acharné.
Un soir, alors qu’il rentrait tard, je l’attendais devant la maison.
La lune éclairait faiblement son visage fatigué, mais ses pas étaient lents et assurés, comme s’il portait tout le poids du monde avec sérénité. Intrigué par ses allées et venues nocturnes, je n’ai pu m’empêcher de lui demander :
— Grand-père, tu n’as pas peur de te faire dévorer par les bêtes sauvages en rentrant si tard des champs ?
Il s’arrêta, posa son panier rempli de légumes et s’accouda à son bâton. Un ricanement bref, mais lourd de sens sortit de sa gorge.
— Les bêtes sauvages ? répéta-t-il en levant les yeux vers moi, un sourire amer sur les lèvres.
Non, mon enfant. Il n’y a rien sur cette terre de plus sauvage et de plus cruel que l’être humain.
Je restai figé, troublé par ses paroles.
— Une bête, continua-t-il, ne tue que pour se nourrir. Elle ne trahit pas, elle ne ment pas, et elle ne rabaisse pas son semblable pour se sentir plus fort.
Mais l’homme, lui, peut briser l’âme de ses frères pour un rien, juste par orgueil ou par méchanceté. C’est de ça que je me méfie pas des bêtes dans les bois.
Il reprit son panier et s’engouffra dans la maison, me laissant méditer sur ces mots, lourds d’expérience et de douleur.
À travers cette réponse, mon grand-père m’avait enseigné une leçon de vie : les vraies menaces ne viennent pas de la nature, mais de ce que l’homme peut faire à son prochain.
Il continua à vivre ainsi, simplement et dignement, jusqu’à son dernier souffle. Quand il est parti, il a laissé derrière lui des champs verdoyants, un héritage de travail et de respect pour la terre, et des paroles qui résonnent encore en moi, comme un écho intemporel de sa sagesse.
Hommage à mon grand-père.
Décembre 2024.
Ouali lyazid, Guenzet mémoire vivante.
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