le retour des batisseurs,
visages et mémoire de Guenzet en Kabylie
" Kimegh d- thmourth telt yam. Mi d-ghalagh, though thiklin.
"Je suis parti au bled, dans les montagnes pour trois jours. À mon retour en ville, je ne sais plus comment marcher !"
Dans Le retour des bâtisseurs, un village renaît grâce à ses enfants revenus reconstruire mémoire, espoir et dignité, entre héritage, solidarité et rêve d’un avenir meilleur.
C’était en 1957. Le village d’Ighdem, autrefois vibrant de vie, fut entièrement détruit par l’armée coloniale.
Ses habitants, déracinés, furent contraints de quitter leurs foyers pour être déplacés vers Guenzet.
Ce lieu,est le témoin des luttes et des espoirs, servait de refuge aux moudjahidines. Lorsque les derniers habitants s’éloignèrent, emportant avec eux leurs souvenirs et l’âme du village, la nature reprit ses droits.
Le silence s’installa, rompu seulement par le bruissement du vent dans les ruines et le passage furtif des bêtes sauvages.
On crut alors qu’Ighdem était perdu à jamais, que seuls quelques murs effondrés et des pierres éparses témoigneraient du passé. Mais, l’histoire d’un village ne s’efface pas si facilement.
Portée par l’amour du pays et le poids des souvenirs, une nouvelle génération de bâtisseurs vit le jour.
Avec abnégation et courage, ils relevèrent les pierres tombées, restaurèrent la mémoire et insufflèrent une seconde vie à ce lieu mythique.
Aujourd’hui, Ighdem renaît de ses cendres. Une stèle a été érigée en hommage à ceux qui ont donné leur vie pour la patrie.
Une maison a vu le jour, dédiée aux bâtisseurs d’antan, gardiens d’une histoire que le temps n’a pas su effacer.
Et cette terre, jadis meurtrie, est redevenue fertile, transformée en une oasis éclatante de vie, où chaque arbre planté murmure le souvenir des ancêtres.
Ce texte est un hommage à ces hommes et femmes qui, au prix de leur temps, de leur santé, et souvent de leur fortune, ont restauré le passé et préservé le patrimoine.
Ils ont refusé l’oubli, honoré leurs aïeux et redonné à Ighdem sa dignité.
À eux, ces bâtisseurs d’hier et d’aujourd’hui, je rends hommage.
Leur bravoure et leur dévouement sont un exemple à suivre, un flambeau à transmettre aux générations futures.
À Boubkeur, qui a fait d’Ighdem une toile géante, où chaque coin respire la beauté et l’harmonie.
Sous ses doigts habiles et son regard inspiré, il a su donner vie et couleurs à la terre.
Une oasis verte, née de sa patience et de son amour pour ce lieu mythique.
Il a su apprivoiser l’eau, guider ses flux secrets vers les racines assoiffées, et réveiller la fertilité endormie sous le sol aride.
Boubkeur n’a pas seulement embelli Ighdem, il lui a redonné son âme, celle du village de jadis, en harmonie avec la nature, où chaque brise porte l’écho de son labeur silencieux et de sa passion indéfectible.
À Youcef, le militaire, dont l’âme est enracinée dans la terre, incapable de s’en éloigner tant elle fait partie de lui.
Sur la terre de ses ancêtres, dans son beau chalet perché sur le monticule, la rigueur et la discipline du soldat s’imposent.
Chaque pierre, chaque arbre lui est familier, semblable aux lignes d’un livre qu’il relit sans cesse.
Rien au monde ne vaut ce lieu où le temps semble suspendu, où il retrouve les siens, le parfum du pain chaud, la voix des anciens sous l’olivier.
Dans le silence complice de la nuit, il murmure à cette terre qu’il n’a jamais cessé de lui appartenir.
À Hakim, le menuisier d'autrefois, qui a façonné son petit chez-soi en un véritable havre de paix, un refuge à son image.
Il a bâti sa maison pierre par pierre, lentement, avec patience et certitude, là où son cœur lui avait toujours dicté de vivre. Chaque mur, chaque poutre porte l’empreinte de ses mains et l’écho de ses rêves.
Près de la nature, enraciné dans la terre de ses ancêtres, il a trouvé son équilibre, entre le bois qu’il sculpte et la pierre qu’il façonne, entre le silence du matin et le murmure du vent à travers les feuillages.
Ici, tout lui ressemble : simple, solide et empli de cette chaleur discrète que seuls les artisans savent insuffler à ce qu’ils créent.
À Zouaoui, qui a fui l’agitation de la ville pour s’installer au plus près de la nature, là où le silence parle mieux que les mots.
Il a fait de sa bâtisse en plein champ et de la nature une œuvre magistrale dédiée à son père, Dda Bezza, le commerçant ambulant d'Ith Yaala.
Les murs de la demeure racontent une histoire, celle d'un fils qui n’a jamais cessé de dialoguer avec son père, même après son départ.
Zouaoui sait qu’il n’a jamais vraiment quitté celui qu’il chérit tant.
Aux Kerma, Khaled et Khelifa, qui ont repris La Grotte du Léopard, ce lieu chargé de souvenirs, si cher à Dda Ali.
Avec ses oliviers charnus que Dda Ali chérissait plus que les prunelles de ses yeux, l’endroit semblait figé dans le temps.
Khaled et Khelifa savaient qu’ils avaient hérité de plus qu’un simple domaine.
La Grotte du Léopard était un sanctuaire, un témoin des jours anciens, des veillées animées où Dda Ali racontait les légendes, et ses anecdotes.
À Bilal, le flic du village qui ne s'est jamais éloigné de sa terre natale.
Qu'il neige, qu'il vente, il revient toujours vers la mère nourricière.
Avec peu de choses, il investit non pas de l'argent, mais toute son énergie dans deux poulaillers.
Chaque matin, avant même que le soleil ne perce l'horizon, il est déjà debout, arpentant sa petite ferme. Il nourrit ses volailles, veille sur leur santé, répare les enclos et, parfois, s'arrête un instant pour écouter le chant du coq qui résonne à travers les collines.
Ce n'est pas seulement un moyen de subsistance pour lui, mais un retour aux racines, une manière de garder un lien profond avec la terre qui l'a vu naître.
À Lakhder et Ferhat, ceux qui ont repris le flambeau de leur père Khaled, la terre n’est pas une simple possession.
Elle est un héritage, un serment gravé dans leur âme, une promesse murmurée sur le lit de mort de leur père.
Tant qu’ils respireront, Ighdem vivra, et avec lui, les bêtes, les oliviers, et la mémoire de ceux qui l’ont façonné.
Même si leurs pas les portent ailleurs, vers des horizons où le travail les appelle, leur cœur reste ici, dans ces montagnes qui les ont vus grandir.
Chaque fois qu’ils le peuvent, ils reviennent, retrouvant leurs bêtes, foulant la terre de leur enfance, redonnant vie aux sentiers que leur père empruntait autrefois.
Ils connaissent chaque pierre, chaque source, chaque arbre sous lequel Khaled s’asseyait pour contempler le soleil décliner sur la vallée.
Leur père leur a appris que la terre n’appartient pas à l’homme, mais que c’est l’homme qui appartient à la terre.
À Fodil, à l’image de son grand-père Lakhder, le retour à Ighdem n’est pas une simple décision, mais un appel profond, une nécessité ancrée dans son être.
Après des années passées ailleurs, dans le tumulte des villes, il a compris que la vraie vie, celle qui donne un sens à l’existence, était ici, sur cette terre que ses ancêtres ont cultivée avec amour et persévérance.
Comme jadis son grand-père, il se lève à l’aube, sentant sous ses doigts la fraîcheur de la terre qu’il retourne avec patience.
Il ne craint pas l’effort, bien au contraire. Chaque coup de bêche, chaque sillon tracé, chaque graine semée le rapproche un peu plus de ses racines.
Il retrouve dans ces gestes simples une sagesse oubliée, un équilibre que rien d’autre ne pourrait lui offrir.
À Daa, le solitaire qui vit comme un faucon sur les cimes de la montagne, observe le monde d’un regard perçant, détaché des agitations du village en contrebas.
Depuis son refuge perché sur les hauteurs, il contemple les vallées s’étendant à perte de vue, les forêts denses où résonnent les cris des rapaces, et les sentiers escarpés que seuls les plus téméraires osent emprunter.
Il vit en harmonie avec la nature, un homme de peu de mots, dont la silhouette se fond dans le paysage rocailleux.
On le dit fou, dérangé ou même chaman. Mais lui, il se considère simplement comme un homme en quête de silence, un ermite fuyant l’agitation des hommes pour ne converser qu’avec le vent et les étoiles.
Daa ne parle que si le silence le lui ordonne.
À Ramtan, cet enseignant qui a longtemps cru que l’avenir se dessinait loin des montagnes, loin des sentiers rocailleux d’Ighdem, la vie a fini par révéler une vérité qu’il ignorait autrefois.
Il a compris, peut-être tardivement, que la vraie vie était ici, sur cette terre que son père a aimée et préservée avec tant de dévotion.
Pendant des années, il a enseigné ailleurs, transmis le savoir dans des salles de classe, façonné des esprits avec patience et rigueur. Mais chaque retour à Ighdem le ramenait à l’essentiel : la simplicité d’une existence rythmée par la nature, la force silencieuse des montagnes, la chaleur d’un foyer bâti sur des générations d’efforts et de sacrifices.
À vous, enfants d’Ighdem, héritiers d’un passé glorieux et bâtisseurs d’un avenir digne, ce texte est le vôtre.
Vous qui avez refusé l’oubli, qui avez choisi de faire revivre la terre de vos ancêtres, vous êtes la sève qui maintient Ighdem debout, la force silencieuse qui l’empêche de sombrer dans l’abandon.
Dans vos mains, la pierre retrouve son éclat, la terre reprend vie, et les chemins autrefois délaissés s’ouvrent désormais à nouveau sous vos pas.
Mars 2025.
Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.

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