Affichage des articles dont le libellé est Mémoire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mémoire. Afficher tous les articles

vendredi 9 octobre 2026

Les choses de la vie,

      Les choses de la vie, ou la maison que nous avions rêvée

"Une maison bâtie en hommage aux ancêtres, une fraternité fragilisée par les querelles. Un récit émouvant sur la famille, la mémoire et le pardon."

Il y a des maisons que l'on construit avec des pierres, du ciment et du bois, et d'autres que l'on commence à bâtir bien avant de poser la première pierre, dans le souvenir de ceux qui ne sont plus là, dans cette obstination des vivants à vouloir retenir quelque chose de ceux qui les ont précédés, comme si une maison, pourvu qu'elle soit assez solide, assez durable, pouvait empêcher les morts de s'éloigner davantage. 

Et je crois que c'est ainsi que nous avions commencé la nôtre, sans savoir que nous construisions peut-être autre chose, quelque chose que nous ne pouvions ni mesurer ni dessiner sur un plan, quelque chose qui ne dépendait ni de la profondeur des fondations ni de l'épaisseur des murs, mais de cette chose fragile et pourtant si ancienne qui faisait que nous étions frères, cousins, que nous avions grandi dans les mêmes histoires, les mêmes privations, sous le regard de ceux qui nous avaient donné la vie.

Je me souviens de la montagne, du maquis, de cette terre qui avait vu passer nos grands-parents, leurs pas, leurs fatigues, leurs silences, et qui semblait attendre que quelqu'un revienne lui parler. 

Nous voulions y bâtir une maison. Non pas une maison comme les autres, non pas seulement un toit pour nous abriter des intempéries où lorsque nous reviendrions au village, mais une sorte de réponse à ceux qui étaient partis sans rien demander, sinon que leur mémoire ne disparaisse pas avec eux. 

Nous voulions rendre à nos grands-parents paternels et maternels une part de ce qu'ils nous avaient laissé, et peut-être aussi nous acquitter d'une dette que personne ne nous avait réclamée, mais dont nous sentions le poids chaque fois que nous regardions cette terre.

Nous parlions de la maison comme on parle d'un enfant à naître. Il y aurait les finitions, les repas, les retrouvailles, les enfants courant dans la cour, les anciens assis autour de la table, les conversations qui commencent avec le café et se prolongent jusqu'à ce que la nuit descende sur les montagnes. 

Nous imaginions les portes ouvertes, les voix mêlées, les rires, et cette présence des absents que les familles connaissent si bien, lorsqu'un lieu, une odeur ou une parole suffit à faire revenir celui que la mort a emporté.

Nous ne savions pas encore que les maisons ont parfois une manière étrange de ressembler à ceux qui les construisent : elles peuvent se dresser avec patience,

murs après murs, tandis que ceux qui les élèvent se défont lentement, sans bruit, sans même s'en apercevoir.

Au commencement, tout semblait facile, même lorsque rien ne l'était. Il y avait les dépenses, les imprévus, les retards, les difficultés du chantier, ces contrariétés ordinaires qui, dans d'autres circonstances, auraient suffi à décourager les plus déterminés. Mais nous avancions. 

Chacun apportait ce qu'il pouvait, selon ses moyens, selon ses disponibilités, et lorsque survenait une divergence, elle se dissipait autour d'un café, parfois d'un simple regard. 

Nous nous connaissions depuis toujours. Nous savions les défauts des uns et des autres, les impatiences, les caractères, les colères qui montent vite et retombent aussi vite. 

Nous avions cette confiance des hommes qui n'ont pas besoin de se demander chaque matin s'ils sont encore frères.

Et puis, il y avait les morts. Ils étaient là, bien qu'aucun de nous ne les eût invités. 

Ils étaient dans les pierres, dans les chemins, dans les souvenirs que nous évoquions en travaillant. Ils étaient surtout dans cette conviction que nous avions, peut-être sans nous l'avouer, que nous ne pouvions pas nous permettre de nous décevoir les uns les autres, puisque nous ne construisions pas seulement pour nous.

Je me demande aujourd'hui à quel moment les choses commencèrent à changer. Il n'y eut pas de jour précis, pas de dispute assez grande pour que l'on puisse dire : voilà, c'est ici que tout a commencé. 

Les ruptures véritables ne font pas toujours de bruit. Elles commencent parfois par une parole rapportée, une phrase dont on a oublié le ton, un silence auquel on prête une intention qu'il n'avait peut-être pas, puis une autre parole, puis une autre encore, jusqu'à ce que chacun finisse par entendre dans la voix de l'autre quelque chose qui n'y était pas auparavant. 

Nous avions continué à construire. C'est cela qui me trouble encore. Les murs montaient, les travaux avançaient, la maison prenait sa forme, et nous ne voyions pas que quelque chose, en nous, commençait à s'effondrer.

C’est comme un cheveu qui tombe dans une bonne soupe : il suffit d’un rien pour gâcher tout le plaisir !

Il restait pourtant si peu à faire.

Quelques retouches, quelques finitions, ces dernières dépenses qui accompagnent toujours l'achèvement d'une maison. 

Nous aurions dû nous réjouir, nous asseoir ensemble et regarder ce que nous avions accompli. Nous aurions dû parler de nos grands-parents, de leur bonheur s'ils avaient pu voir ce que leurs descendants avaient réalisé. 

Mais au lieu de cela, les conversations devinrent plus courtes, les regards plus prudents, les mots plus lourds qu'ils ne l'avaient jamais été.

Ce qui se réglait autrefois autour d'un café exigeait maintenant des explications. Ce qui n'aurait mérité qu'un sourire devenait une offense. 

On se souvenait de ce qui avait été dit, de ce qui n'avait pas été dit, de ce que l'un avait fait et de ce que l'autre aurait dû faire. 

Et dans cette comptabilité nouvelle, où chacun semblait tenir le registre des torts de l'autre, personne ne songeait plus à ouvrir le vieux livre de notre fraternité.

Entre nous, les frères, les cousins, il subsistait pourtant quelque chose. Nous pouvions encore nous parler, nous contredire, nous emporter parfois, puis revenir à cette familiarité qui nous avait toujours liés. 

Nous n'étions pas des hommes meilleurs que les autres. Nous avions nos faiblesses, nos susceptibilités, nos mauvais jours. Mais nous avions vécu assez longtemps ensemble pour savoir qu'une dispute ne signifie pas nécessairement une rupture, qu'un désaccord n'est pas une trahison et que le frère qui vous contrarie aujourd'hui demeure celui avec lequel vous avez partagé hier les mêmes chemins.

Seulement, la famille ne se compose jamais uniquement de ceux qui sont nés ensemble. Chacun apporte son foyer, son éducation, ses attentes, ses blessures, ses inquiétudes. Et peu à peu, d'autres voix vinrent se mêler aux nôtres, d'autres façons de comprendre les choses, d'autres intérêts, d'autres fidélités aussi, jusqu'à ce que cette entreprise qui devait nous rapprocher devînt le lieu où chacun défendait sa propre conception de ce qui lui était dû.

Je ne veux accuser personne. Il serait trop facile, aujourd'hui, de désigner les femmes, les épouses, comme si elles avaient seules introduit le trouble dans une fraternité jusque-là parfaite. 

Elles avaient leurs raisons, leurs inquiétudes, leur manière de protéger leur ménage, leurs enfants, leur avenir. Mais il arrive que l'on défende si ardemment les siens que l'on oublie que ceux qui se trouvent en face ne sont pas des étrangers. 

Il arrive que l'on confonde la protection d'un foyer avec la nécessité de tenir les autres à distance, que l'on transforme une simple différence en rivalité, et que l'on finisse par considérer comme une menace ce qui, hier encore, était une richesse commune.

Alors la soupe, qui avait si bon goût au commencement, devint amère. Chacun y avait ajouté son ingrédient, sa vérité, sa petite inquiétude, son reproche, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien de cette saveur première qui nous avait réunis.


Je revois parfois, la maison dans mes pensées, dressée au milieu du maquis, avec ses murs encore neufs, ses ouvertures tournées vers la montagne. Elle ne savait rien de nos querelles. 

Elle ne pouvait pas comprendre pourquoi ceux qui avaient travaillé ensemble, qui avaient porté les mêmes charges et partagé les mêmes espoirs, ne parvenaient plus à se mettre d'accord sur les dernières finitions. Elle demeurait là, silencieuse, comme demeurent les choses qui ne savent pas mourir, tandis que les hommes, eux, se faisaient du mal avec des mots qu'ils auraient pu retenir.


Nous avions su affronter la terre, la pente, les difficultés du chantier. Nous avions trouvé les moyens de faire venir les matériaux, de surmonter les retards, de recommencer ce qui devait être recommencé. Mais nous n'avions pas prévu que le cœur humain pût devenir un obstacle plus difficile que la montagne elle-même.


Une maison, pourtant, se répare. On rebouche une fissure, on remplace une porte, on refait une toiture. Il suffit d'un maçon, de quelques matériaux, de patience. Mais comment réparer une parole qui a blessé, un silence qui a humilié, une confiance que l'on a laissée mourir à force de la soumettre aux soupçons ? 

Quel artisan pourrait venir avec sa truelle et son ciment pour remettre en place ce qui s'est défait entre frères, entre cousins ?


Il faudrait autre chose. Il faudrait cette humilité qui nous manque lorsque nous sommes persuadés d'avoir raison, cette force de reconnaître que nous avons peut-être blessé sans le vouloir, cette volonté de faire un pas vers l'autre avant que le temps ne transforme une petite querelle en une histoire que les enfants eux-mêmes finiront par hériter.


Et je pense à nos grands-parents.


Je pense à eux lorsque la nuit tombe sur la montagne, lorsque le vent traverse le maquis et que les maisons du village semblent retenir leur souffle. Qu'auraient-ils pensé de nous ? 

Eux qui avaient connu les privations, les deuils, les sacrifices, eux qui avaient appris à partager le peu qu'ils possédaient, auraient-ils compris que leurs descendants puissent se diviser autour d'une maison bâtie précisément pour les honorer ?


Ils n'avaient peut-être pas les moyens de construire de grandes demeures, mais ils possédaient cette richesse que l'on ne mesure pas en mètres carrés, en terrains ou en dépenses engagées. 

Ils savaient qu'une famille ne tient pas seulement par les biens qu'elle possède, mais par la parole donnée, par le respect, par cette manière de se reconnaître dans le visage de l'autre, même lorsque l'on n'est pas d'accord avec lui.


Nous avions voulu leur rendre hommage et nous avions oublié ce qu'ils nous avaient réellement légué.


Aujourd'hui, lorsque je pense à cette maison, je ne revois pas d'abord les murs, les pièces, les travaux accomplis. 

Je revois les premiers jours, les discussions animées, les projets, les efforts consentis, cette joie presque enfantine de croire que nous étions capables de faire quelque chose ensemble. 

Je revois les hommes que nous étions avant que les petites choses ne deviennent grandes, avant que les mots ne prennent le poids des pierres, avant que chacun ne commence à mesurer ce qui lui revenait plutôt que ce qui nous unissait.


Et je me demande parfois si la maison n'a pas été plus heureuse que nous. Elle a reçu nos efforts sans jamais les comparer, les briques sans demander qui les avait payées, nos mains sans chercher à savoir laquelle avait travaillé davantage. 

Elle a simplement grandi, comme grandissent les choses auxquelles on donne de l'amour, tandis que nous, qui voulions lui donner une âme, avons laissé la nôtre se fatiguer dans des querelles dont personne ne se souviendra peut-être exactement.


Car les maisons vieillissent. Les terres changent de mains. Les biens se partagent, les actes se signent, les héritiers se succèdent, et les noms eux-mêmes finissent par s'effacer des mémoires. Mais il demeure quelque part, dans le cœur de ceux qui nous ont connus, le souvenir de la manière dont nous avons traité les nôtres.


C'est cela qui me fait le plus mal lorsque je repense à cette aventure. Non pas ce que nous avons dépensé, ni ce que nous avons perdu matériellement, mais ce que nous aurions pu être les uns pour les autres et que nous n'avons pas su préserver.


Nous voulions bâtir une maison pour rassembler les vivants autour de la mémoire des morts. Et nous avons découvert, trop tard peut-être, que les morts peuvent être plus unis dans le souvenir que les vivants autour de leur héritage.


Voilà donc les choses de la vie. Nous passons des années à construire ce que nous laisserons derrière nous, nous donnons notre temps, notre argent, nos forces à des murs qui finiront un jour par se fissurer, et nous négligeons parfois ce qui aurait mérité que nous lui consacrions le meilleur de nous-mêmes : cette fraternité qui ne figure sur aucun acte de propriété, qui ne se partage pas devant un notaire et dont aucune signature ne peut garantir la durée.


Un jour, les rancunes auront peut-être disparu. Les reproches se seront éteints, les paroles auront perdu leur sens, et ceux qui les ont prononcées ne seront plus là pour s'en souvenir. Il restera peut-être la maison, silencieuse au milieu du maquis, avec ses pierres qui auront vu passer les saisons, les enfants devenus vieux, les anciens devenus poussière, et ce rêve généreux que nous avions commencé ensemble.


Alors quelqu'un viendra peut-être s'asseoir devant elle. Il regardera les montagnes, les chemins, les arbres, et se demandera pourquoi ceux qui l'ont bâtie ne se parlent plus comme autrefois. Il ne saura peut-être rien des petites blessures, des paroles rapportées, des susceptibilités, des comptes que chacun tenait dans sa mémoire. Il verra seulement une maison, et derrière elle une famille qui aurait pu rester unie.


Et peut-être comprendra-t-il ce que nous avons mis tant de temps à apprendre : nous avions entrepris de restaurer la mémoire de nos ancêtres sans nous rendre compte que nous étions en train d'abîmer le plus précieux de leurs héritages, notre fraternité.


Si je raconte aujourd'hui cette histoire, ce n'est donc ni pour demander réparation ni pour réveiller les blessures. C'est parce que je sais que d'autres, quelque part, vivent la même histoire, autour d'une maison, d'un terrain, d'une succession, d'un rêve commun qui se défait sous le poids de choses qui, au départ, semblaient si petites.


Et si ces lignes doivent laisser quelque chose derrière elles, que ce ne soit pas le souvenir d'un conflit familial, mais cette pensée toute simple que nous aurions dû garder devant nous depuis le premier jour : avant de consolider les murs de nos maisons, consolidons ceux de notre fraternité.


Car les murs d'une maison protègent les vivants du froid, de la pluie et du vent. Mais seuls les murs de l'amour et du pardon peuvent protéger une famille contre elle-même.


Et lorsque tout aura été dit, lorsque les hommes auront cessé de vouloir avoir raison, lorsque la montagne aura repris le silence qu'elle connaissait avant nous, il ne restera peut-être qu'une prière, celle que l'on adresse à Dieu lorsque l'on comprend enfin que l'on a été faible, que l'on a blessé et que l'on aurait pu faire autrement.


Que Dieu nous pardonne nos erreurs, qu'Il apaise nos rancœurs et fasse germer, puis s'enraciner à jamais, l'amour dans le cœur des hommes.


Car les murs que nous élevons autour de nos maisons finiront un jour par s'effriter, mais ceux de l'amour, de la fraternité et du pardon devraient, eux, traverser les générations.


Amen.


L. Ouali,octobre 2026.  La memoire vivante de Guenzet.


LISEZ AUSSI : Hadda Ubenathmane

fraternité familiale-conflits familiaux-mémoire des ancêtres-amour et pardon-histoire de famille




mercredi 12 août 2026

Mon ami Zendra.

Mon ami Zendra.

"Un récit nostalgique consacré à Tanaqucht, à l’amitié, à la solidarité villageoise et aux traditions kabyles d’autrefois, entre souvenirs d’enfance et mémoire collective."


Je vous prends par la main et vous invite à un voyage dans le temps, un retour vers une époque où simplicité, chaleur humaine et solidarité régnaient en maîtres.

Plonger dans ce passé révolu est une expérience à la fois émouvante et enrichissante, car il révèle une richesse culturelle inestimable, aujourd’hui presque oubliée.
À cette époque, on ne mangeait pas toujours à satiété, et nos vêtements, souvent modestes, n’étaient pas des plus convenables.
Pourtant, le bonheur habitait chaque recoin de notre quotidien. La joie n’était pas liée à l’abondance matérielle, mais à la force des liens humains et au partage sincère.
Ces souvenirs, gravés dans le cœur de ceux qui les ont vécus, sont comme des éclats de lumière. Ils éclairent les temps modernes, où l’agitation et la distance nous éloignent trop souvent de ces valeurs authentiques.

Revenir, ne serait-ce qu’un instant, à ces jours où la vie semblait plus douce, plus proche de la nature et des relations humaines, est un rêve partagé par beaucoup.
C’était une jeunesse où tout paraissait possible, où les rires des enfants remplissaient la claire voie de la Djemaa, et où les anciens, assis autour de l'atre , racontaient des histoires fascinantes qui animaient nos soirées.
Ces moments restent gravés dans nos âmes comme un trésor intemporel, un héritage précieux qui traverse les générations.

Notre quartier légendaire de Tanaqucht était le symbole même de cette vie authentique.
Il vivait comme une ruche d’abeilles, grouillant d’animation et de camaraderie.
Autour de la mosquée Laaraf, avec son minaret imposant et sa claire voie qui servait de lieu de rassemblement, s’organisait toute la vie du village.
C’était le cœur battant de Tanaqucht, un lieu sacré où les traditions se transmettaient et où les villageois se retrouvaient pour prier, discuter ou simplement partager un moment ensemble.
Les ruelles sinueuses du quartier, bordées de petites maisons basses aux tuiles rouges et aux portes d’ébène, formaient un décor pittoresque.
Chaque maison, accolée à sa voisine, contribuait à l’harmonie de cet ensemble unique.
Ces habitations, regroupées en îlots appelés amtiq, portaient le nom des familles qui les occupaient. Nith Bahmed, Makhlouf, Hafri,l'hocine, Berkouk, Zendra, Amirat, Belaid,Bouchmoukh, Iharchawen, bouyemit et tant d’autres : ces noms résonnaient comme des témoins vivants d’une histoire locale profondément enracinée.
Chaque amtiq formait une petite communauté, un microcosme où la solidarité et le respect étaient des règles d’or.
Je me souviens particulièrement d’un jour où tout le village était en émoi.
Mon ami d’enfance, Zendra, avait perdu tous les siens dans un drame qui marqua les mémoires.

Ce fut un moment de tristesse partagée, où chaque habitant se mobilisa pour entourer mon ami de réconfort et d’amour.
Ce souvenir, bien qu’empli de douleur, reflète la profondeur des liens qui unissaient les habitants de Tanaqucht.
Ce récit, ces histoires ,ne sont pas qu’une simple description. C’est un hommage vibrant à un mode de vie traditionnel, un patrimoine unique qui continue de vivre dans la mémoire collective de ceux qui ont connu ces temps bénis.
À travers elles, je rends hommage à Tanaqucht, ce village légendaire, et à mon ami Zendra, qui, malgré les épreuves, a su trouver la force d’avancer.

Abdelouahab, est le fils de Dda Kassa Bellali (1900-1968), surnommé l’Européen dans le village pour sa liberté d’esprit, incarne à lui seul cette époque. Sa singularité, comme lorsqu’il traversait la Djemaa en culotte pour aller aux champs, faisait sourire tout le monde.
Zendra,est le fils de Delloula Saadoune,le frère de Mohand Akli, tragiquement disparu dans un accident de travail, et d’Idriss.

Même si le temps a transformé ce village et vidé une partie de sa substance, Tanaqucht conserve malgré tout son âme et ses valeurs intemporelles.

Lyazid Ouali. la mémoire ivante de Guenzet.

Lisez aussi :Le village Kabyl

Mon ami Zendra-Tanaqucht-Guenzet-Ith Yaala-souvenirs d’enfance






vendredi 7 août 2026

Le village Kabyle

                                            Le village kabyle.

(1875/1910).


"Le village kabyle de Béni Saf : l’histoire des ouvriers venus de Kabylie après 1871, leur vie dans les cités minières, leur travail et leurs traditions."


Il existait, non loin d’Oran, sur les hauteurs de Béni Saf, un village qui ne figurait sur aucune carte officielle. 

Il n’avait ni nom reconnu par l’administration, ni limites clairement tracées, et pourtant il vivait pleinement dans la mémoire et dans la parole des hommes. On l’appelait simplement le village kabyle.


Il était né peu à peu, au gré des arrivées, autour de la grande mine de Béni Saf, dont les entrailles fournissaient du minerai et faisaient vivre des centaines d’ouvriers. Chaque matin, avant même que le soleil ne se lève complètement, les hommes quittaient leurs modestes habitations pour rejoindre les puits et les galeries. 

Ils descendaient dans les profondeurs de la terre, armés de pioches, de lampes et de courage, pour arracher à la roche ce qui faisait la richesse de la mine.


Dans les ruelles poussiéreuses du quartier, on entendait parler kabyle à chaque coin de rue. Les voix se mêlaient aux bruits de la mine, aux appels des marchands.

Ici, les noms de villages de Kabylie revenaient sans cesse dans les conversations : Aït Yaala, Aït Ouacif, Béjaïa, Sétif… Chacun avait laissé derrière lui une maison, une famille, quelques oliviers ou un morceau de terre dont il ne savait pas s'il reverrait un jour la couleur.

La plupart de ces hommes étaient venus de Kabylie. Ils avaient quitté leurs montagnes, leurs villages accrochés aux pentes, leurs champs de figuiers et d'oliviers, non par goût de l'aventure, mais poussés par la nécessité.

Après la révolte de 1871, la situation était devenue particulièrement difficile pour de nombreuses familles kabyles. 

Les conséquences de l'insurrection, les confiscations de terres, la pauvreté et l'appauvrissement des campagnes avaient jeté sur les routes des hommes qui n'avaient plus grand-chose à attendre de leur terre natale. 

Certains partirent vers Alger, d'autres vers les villes de l'Ouest. Beaucoup finirent par échouer à Béni Saf, attirés par les salaires que promettait la mine.

Ils arrivèrent avec peu de bagages.

Un baluchon, quelques vêtements, parfois une vieille couverture, et surtout l'espoir de pouvoir envoyer quelques pièces à ceux qui étaient restés au village.

Au fil des années, ils formèrent une véritable communauté. Ils habitaient les mêmes quartiers, partageaient parfois les mêmes logements, fréquentaient les mêmes cafés et se retrouvaient le soir pour parler du pays. Après une journée passée sous terre, les conversations revenaient inévitablement vers la Kabylie.

On parlait des récoltes, des oliviers, des mariages, des décès, des nouvelles venues du village. 

On racontait les histoires de ceux qui étaient partis et de ceux qui étaient restés. Certains avaient le mal du pays ; d'autres avaient fini par considérer Béni Saf comme leur seconde patrie.

Mais cette présence importante des Kabyles ne tarda pas à susciter des commentaires.

Une rumeur commença à circuler dans les cafés, les échoppes et jusque dans les marchés :


— La direction favorise les Kabyles.


Personne ne savait exactement qui avait lancé la rumeur. Mais elle se répandit rapidement.

On disait que, pour obtenir un emploi à la mine, mieux valait être Kabyle. 

Certains parlaient de favoritisme. D'autres affirmaient que les Kabyles occupaient les meilleurs postes. 

Les conversations devenaient parfois vives, et les reproches se faisaient de plus en plus insistants.


La direction finit par entendre parler de ces accusations.

Un matin, le directeur de la mine, un Français installé depuis plusieurs années dans la région, décida de convoquer une assemblée générale. Il voulait mettre fin aux rumeurs, non pas par des discours, mais en laissant les faits parler d'eux-mêmes.

Les ouvriers furent rassemblés dans une grande cour. Ils étaient nombreux. Mineurs, mécaniciens, employés, ouvriers spécialisés et journaliers attendaient, certains avec curiosité, d'autres avec méfiance.

Le directeur prit la parole.

Il expliqua que la mine ne pouvait fonctionner qu'avec des hommes capables, sérieux et expérimentés. 

Il affirma que les origines, les villages ou les appartenances n'entraient pas en ligne de compte lorsqu'il s'agissait de recruter ou de confier des responsabilités.

Puis, d'une voix ferme, il demanda à ceux qui exerçaient certains métiers de s'avancer.


— Les électriciens !


Quelques hommes sortirent du rang.


— Les mineurs qualifiés !


D'autres avancèrent.


— Les mécaniciens !


Puis les comptables, les bûcherons, les cuisiniers, les employés administratifs, les ouvriers spécialisés…


À chaque appel, des hommes quittaient la foule et traversaient lentement la cour.


Au début, personne ne remarqua vraiment ce qui était en train de se produire.

Puis un silence étrange s'installa.

Les regards commencèrent à se croiser.

Les hommes désignés avaient un point commun : ils étaient tous Kabyles.


Un murmure parcourut l'assemblée.

Certains baissèrent les yeux. D'autres regardèrent leurs voisins avec étonnement. Ceux qui, quelques jours auparavant, accusaient la direction de favoritisme semblaient soudain ne plus savoir quoi dire.


Le directeur attendit que le silence revienne.

Il regarda longuement les hommes alignés devant lui, puis se tourna vers l'assemblée.


— Voilà ceux que nous avons recrutés. Nous ne leur avons pas demandé d'où ils venaient. Nous leur avons demandé ce qu'ils savaient faire.


Il marqua une pause avant d'ajouter :


— Ici, nous avons besoin de compétences, pas d'origines.


Personne ne répondit.


La scène dura quelques instants, mais elle resta longtemps dans les mémoires.

Pour certains, elle fut peut-être un désaveu. Pour d'autres, elle fut surtout le reflet d'une réalité que personne ne pouvait nier : 

ces hommes venus des montagnes avaient su trouver leur place dans un monde qui leur était pourtant étranger.

Ils avaient appris à manier les outils, à comprendre les machines, à descendre dans les profondeurs de la terre, à réparer, construire, organiser et diriger. 

Ils avaient transformé la nécessité en savoir-faire et l'exil en force.

Le soir venu, dans les cafés du quartier kabyle, on raconta encore longtemps ce qui s'était passé.

Les anciens en tirèrent une certaine fierté, mais sans triomphalisme.

Car derrière cette réussite se cachait une histoire beaucoup plus douloureuse : 

celle d'hommes,éternels voyageurs, contraints de quitter leurs montagnes parce que leur terre ne pouvait plus les nourrir.

Ils avaient emporté avec eux leur langue, leurs coutumes, leurs souvenirs et cette obstination silencieuse propre à ceux qui n'ont pas le choix.


À Béni Saf, ils avaient creusé la terre comme leurs pères avaient autrefois creusé les champs de leurs montagnes. 

Ils avaient changé la pioche du paysan contre celle du mineur, l'olivier contre le minerai, la pente de la montagne contre les galeries obscures de la mine.

Et, sans même le savoir, ils avaient construit autour de la mine un petit morceau de leur Kabylie perdue.

Un village sans nom sur les cartes, mais bien réel dans la mémoire des hommes.


L.ouali août 2026.

le-village-kabyle-beni-saf-ouvriers-kabylie.


histoire de Béni Saf-mine de Béni Saf-mineurs kabyles-ouvriers kabyles-Kabyles à Béni Saf-émigration kabyle-exil des Kabyles





dimanche 19 juillet 2026

Souvenirs d'enfance

 

                Souvenirs d'enfance

Il existe des lieux qui disparaissent sans jamais s'effacer de notre mémoire. 

Cet immeuble, où des familles venues de Guenzet avaient recréé un véritable village au cœur de la ville, demeure pour moi le symbole d'une époque où l'hospitalité, la solidarité et les liens humains faisaient partie du quotidien. Ce récit est un hommage à celles et ceux qui ont illuminé mon enfance et dont les souvenirs continuent de vivre à travers ces quelques pages.

Je me souviens, comme si c'était hier,  pour reprendre les mots de Mouloud Feraoun, du temps où j'étais un petit bambin, haut comme trois pommes, débordant d'énergie, de curiosité et d'une insouciance qui faisait de chaque journée une aventure.

À cette époque, nous vivions dans un immeuble pas tout à fait comme les autres. Ce n'était pas seulement un bâtiment de plusieurs étages ; c'était un petit morceau de notre village transplanté en ville. La plupart des habitants étaient originaires de Guenzet, si bien qu'en franchissant la porte d'entrée, on avait l'impression de rentrer au pays.

Au rez-de-chaussée habitaient les Belaïd et les Zouaoui. Au deuxième étage vivaient les Abachi et notre famille. Plus haut résidaient les Oularbi, les Kerma et les Abderrahmane. Les Abachi occupaient également un second appartement au troisième étage, tandis que les Daikhi vivaient tout en haut de l'immeuble.

Toutes ces familles avaient été réunies grâce à la générosité, au courage et à la détermination d'un homme exceptionnel : Ammi Larbi, notre boulanger.  Pour nous, il était bien davantage qu'un voisin. Il était l'âme de cette petite communauté. Sa porte restait toujours ouverte, son sourire ne quittait jamais son visage, et chacun savait qu'il trouverait auprès de lui une parole bienveillante ou un geste de solidarité.

Ammi Larbi et sa famille étaient nos voisins de palier.

Sa femme, une cousine à nous, incarnait la douceur et la bonté. Sa voix apaisait, son regard rassurait. Et puis il y avait leurs filles... Ah ! leurs filles...

Elles étaient belles comme les roses de notre jardin, élégantes, rayonnantes, mais leur véritable beauté résidait ailleurs : elles étaient cultivées, parfaitement éduquées et toujours prêtes à rendre service avec une simplicité désarmante.

Je me rappelle encore du jour où nous avons emménagé dans notre nouvel appartement. Ce jour-là, nos voisins, les Abachi, nous offrirent un accueil si chaleureux qu'il demeure gravé dans ma mémoire comme l'un des plus beaux souvenirs de mon enfance.

Pour célébrer notre arrivée, ils avaient préparé un véritable festin de bienvenue. Toute la maison était en effervescence. Dans la cuisine, les marmites fumaient doucement. Les parfums du couscous, des légumes mijotés, du pain chaud et des pâtisseries se mêlaient dans un tourbillon d'odeurs qui emplissait tout l'appartement.

Les femmes allaient et venaient avec une élégance naturelle. Chacune semblait connaître son rôle, comme les artistes d'un opéra parfaitement réglé.

Du haut de mes quelques années, je restais en retrait, fasciné par ce ballet silencieux. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde semblait si occupé.

Je tirai doucement la manche de ma mère.

— Pourquoi tout ce remue-ménage ?

Elle me regarda avec un sourire plein de tendresse.

— C'est ainsi que l'on accueille les nouveaux venus. Chez nous, personne n'arrive sans être reçu comme un membre de la famille.

Cette réponse, si simple, s'est gravée en moi pour toujours.

Ce jour-là, sans vraiment le comprendre, j'appris que l'hospitalité n'était pas seulement une coutume : elle était une manière de vivre, une façon de dire à l'autre : « Tu es désormais des nôtres. »

À partir de ce jour, mon affection pour cette famille ne cessa de grandir. Ammi Larbi et les siens m'avaient adopté comme si j'étais leur propre enfant.

J'étais leur petit protégé. On me choyait, on me dorlotait, on riait de mes facéties et l'on me faisait sentir que j'avais toujours ma place parmi eux.

Je passais chez eux la plus grande partie de mon temps libre. Parfois, ils m'invitaient à regarder la télévision. À cette époque, posséder un téléviseur était un privilège que notre famille ne pouvait pas encore s'offrir.

Je m'asseyais alors sagement, émerveillé devant ces images qui semblaient venir d'un autre monde.

D'autres fois, je passais des heures sur leur balcon. Je regardais la rue vivre sous mes yeux. Les passants, les marchands ambulants, les enfants qui jouaient, les discussions animées des voisins... J'aimais observer ce spectacle quotidien, d'autant plus que notre appartement ne possédait pas de balcon.

Les filles de la famille semblaient apprécier ma compagnie. Avec mon caractère espiègle, parfois un peu loufoque, mais toujours respectueux, je les faisais rire sans même m'en rendre compte.

Elles se moquaient gentiment de mes maladresses, m'encourageaient lorsque j'étais timide et veillaient constamment à ce que je me sente à l'aise parmi elles.

Il existait pourtant une scène qui les amusait énormément.

Chaque fois que l'heure du repas approchait, je trouvais aussitôt un prétexte pour disparaître. Je prétendais devoir rentrer chez moi, ou bien je m'inventais une course urgente.

Elles connaissaient parfaitement mon petit manège.

— Regardez-le ! Il va encore s'échapper !

Puis les rires éclataient.

— Il est incorrigible !

Je souriais, un peu gêné.

En réalité, je n'osais jamais rester à table. J'avais reçu une éducation où l'on apprenait très tôt à ne pas profiter de la générosité des autres. Cette discrétion était ma manière de les remercier.

Avec le temps, ce petit jeu devint un rituel affectueux entre nous. Elles savaient que je finirais toujours par trouver une excuse, et moi je savais qu'elles m'inviteraient malgré tout.

Lorsque arriva le jour de ma première rentrée des classes, ce fut l'une de leurs filles qui m'accompagna jusqu'à l'école et s'occupa de mon inscription. Je revois encore son sourire rassurant lorsqu'elle me prit par la main. Tout me semblait immense : la cour, les classes, les élèves. Mais sa présence suffisait à chasser mes inquiétudes.

Grâce à elle, je franchis le portail avec confiance. Aujourd'hui encore, lorsque je repense à cette journée, ce n'est pas l'école qui me revient d'abord en mémoire. C'est cette main tendue. Cette main fraternelle qui guidait un petit garçon vers une nouvelle étape de sa vie.

Cette famille, par sa générosité, sa présence et son affection, a illuminé les plus belles années de mon enfance. Elle m'a appris que la richesse d'un village ne se mesure ni à ses maisons ni à ses terres, mais aux femmes et aux hommes qui savent ouvrir leur porte, partager leur pain et accueillir l'autre comme un frère.

Puis les années ont passé, implacables.

Sans que nous nous en apercevions vraiment, elles ont emporté avec elles les voix, les rires et cette animation permanente qui faisaient battre le cœur de notre immeuble. Autrefois, il résonnait des appels lancés d'un balcon à l'autre, des courses effrénées des enfants dans les escaliers, des portes qui s'ouvraient sans prévenir et des voisins qui entraient les uns chez les autres comme on entre dans sa propre maison.

Aujourd'hui, il ne reste que le silence.

Un silence qui semble avoir pris possession des lieux, comme si les murs eux-mêmes gardaient la mémoire de ceux qui les ont habités. Les anciens, ces piliers de notre petite communauté, sont partis les uns après les autres.

Ammi Larbi, cet homme de cœur qui incarnait la générosité, la solidarité et le sens du partage, nous a quittés. Sa femme, Lalla Tassadit, cette présence maternelle dont le sourire illuminait le palier, a fermé les yeux à son tour, laissant derrière elle une maison où la chaleur humaine semblait s'être éteinte avec elle.

Puis d'autres visages familiers ont disparu. Hocine Oularbi n'est plus. Meziane Daikhi non plus. Saïd… Abbès…Samir Ouali…Lalla Fatoum…Lalla Aldjia…Les noms reviennent dans ma mémoire comme les pages d'un vieil album de famille que l'on feuillette avec émotion.

Chaque nom évoque un visage. Chaque visage raconte une histoire. Chaque histoire emporte avec elle une partie de notre enfance.

Je me surprends parfois à murmurer leurs noms, comme pour m'assurer qu'ils ne disparaîtront jamais tout à fait tant que quelqu'un continuera de se souvenir d'eux.

Et je me prends souvent à poser les mêmes questions. Où est Hakim ? Où est Kamel Belaïd ? Où est Silhadi Si Smaïl ?

La vie nous disperse sans bruit. Elle éloigne les uns, rassemble les autres, puis finit toujours par nous séparer.

Je repense souvent à la boulangerie de Dda Abu. C'était bien plus qu'une simple boulangerie. C'était un lieu de rencontre. Un petit carrefour de la mémoire.

À son entrée, les anciens avaient pris l'habitude de s'asseoir au soleil. Ils échangeaient les nouvelles du village, évoquaient les mariages, les naissances, les départs et les retours au bled. On y parlait autant que l'on y achetait du pain.

Aujourd'hui, ces bancs sont vides. Le silence y a remplacé les conversations. Quant à leurs enfants, cette génération qui nous a vus grandir, elle s'est envolée vers d'autres horizons. La vie les a conduits vers d'autres villes, parfois jusqu'à d'autres pays. Ils y ont construit leur famille, leur carrière, leur avenir. D'autres sont restés fidèles à leurs racines, veillant encore sur l'héritage de leurs parents.

Et puis il y a ceux que le quotidien retient loin d'ici. Ils reviennent parfois, le temps d'un enterrement, d'un mariage ou de quelques jours de vacances. Ils traversent les lieux de leur enfance avec émotion, comme on feuillette un vieux livre dont chaque page fait renaître un souvenir.

Lorsque je passe aujourd'hui devant notre immeuble, j'ai toujours l'impression que le temps s'y est arrêté. Il est toujours debout. Fier. Robuste. Mais il ne respire plus comme autrefois.

Il a vieilli, lui aussi. Les volets, jadis entrouverts du matin jusqu'au soir, restent désormais fermés. Les portes, qui ne cessaient de s'ouvrir pour accueillir un voisin, un parent ou un ami, sont devenues silencieuses. Les escaliers, autrefois envahis par les cris des enfants, résonnent maintenant d'un vide presque douloureux.

Et pourtant...Il suffit que je m'arrête quelques instants pour que le passé revienne. Comme un film projeté sur les murs. Je revois les femmes préparer le repas de bienvenue. Je revois les enfants jouer au pied de l'immeuble. J'entends les voisins discuter sur le palier.

Les odeurs de cuisine semblent remonter jusqu'à moi. Les rires éclatent de nouveau. Pendant quelques secondes, tout redevient vivant.

Puis l'image s'efface. Le silence reprend sa place. Te souviens-tu, Krimo ? Et toi, Salah ? Cherif...Salim... Ghano...Mouloud...Mohand...Zine Eddine...Vous souvenez-vous de ces journées qui nous semblaient éternelles ?

Il me semble entendre encore la voix d'Ammi Larbi appelant quelqu'un depuis son balcon.

Parfois, je ferme même les yeux pour prolonger cette illusion. Mais lorsque je les rouvre, il ne reste que le présent. Et le présent est souvent bien silencieux.

Il m'arrive alors de sentir le poids de la nostalgie peser sur mes épaules. Je me demande ce que sont devenus tous ceux qui ont grandi dans cet immeuble.

Éprouvent-ils, eux aussi, cette même émotion en revenant ici ? Leurs souvenirs surgissent-ils, comme les miens, au détour d'un escalier, d'une fenêtre ou d'une simple odeur de pain chaud ? Se rappellent-ils nos jeux d'enfants ? Nos repas partagés ?

Nos soirées d'été passées à observer la rue depuis les balcons ? Le cinéma en plein air, installé juste en face, dans la caserne ?

Et que sont devenues ces jeunes filles du quartier qui ont bercé mon enfance et accompagné mes premiers pas vers l'école ?

Ont-elles seulement conscience de la place qu'elles occupent encore dans la mémoire de ce petit garçon qu'elles protégeaient avec tant de tendresse ?

Le temps accomplit inlassablement son œuvre. Il transforme les maisons. Il blanchit les cheveux. Il efface les voix.

Mais il est une chose contre laquelle il demeure impuissant : les souvenirs que le cœur refuse d'abandonner.

Notre immeuble est devenu un témoin silencieux d'une époque révolue. Pour d'autres, ce n'est peut-être qu'un bâtiment parmi tant d'autres.

Pour moi, il restera toujours la maison où j'ai appris ce que signifient la fraternité, le respect, la solidarité et l'hospitalité. Chaque pierre, chaque fenêtre, chaque marche d'escalier garde une part de mon enfance.

Et tant que je pourrai raconter ces souvenirs, ceux qui y ont vécu continueront, eux aussi, à vivre un peu.

À chacun d'entre vous, je dis simplement merci. Car les maisons finissent toujours par vieillir. Les hommes aussi. Mais l'amour que l'on reçoit dans son enfance ne meurt jamais.

Il devient cette lumière discrète qui nous accompagne jusqu'au bout du chemin.

N.B. : J'ai évoqué les habitants de mon village ; que ceux que je n'ai pas cités veuillent bien m'en excuser. L'oubli n'est jamais celui du cœur, seulement celui de la mémoire.

Février 2025

Lyazid Ouali, la mémoire vivante.

souvenirs d'enfance -Guenzet-Ith Yaala-village kabyle-Ghermoul-mémoire



jeudi 4 juin 2026

Renaissance de la fontaine de Guenzet.

                La renaissance de la fontaine de Guenzet :

                 Quand un village redonne vie à sa mémoire
 

À Guenzet, une ancienne fontaine datant de l’époque coloniale renaît grâce à la détermination des habitants, du maire H’mimi Saadat et d’un jeune sourcier du village. Une histoire émouvante de patrimoine, d’unité et de résilience collective.

 

Au cœur de Guenzet, entre la mosquée Mosquée El Qods et l’ancienne mairie, se dresse une fontaine qui appartient autant à la pierre qu’à la mémoire des habitants.

Pendant des décennies, cette fontaine, héritée de l’époque coloniale française, avait été le témoin silencieux de la vie du village.
Les anciens s’y retrouvaient autrefois pour discuter à l’ombre, les femmes venaient y remplir leurs cruches, et les enfants jouaient autour de son eau claire qui coulait sans interruption.

Puis, avec le temps, la source finit par se tarir. La fontaine devint alors un monument figé, un vestige du passé dont il ne restait que le murmure des souvenirs.
Son bassin vide semblait raconter à lui seul l’abandon progressif d’une partie du patrimoine de Guenzet.

Mais l’histoire ne devait pas s’arrêter là.

Car dans ce village accroché aux montagnes d’Ith Yaala, certains refusent d’abandonner ce qui fait l’âme de leur terre.

La renaissance de cette fontaine est née de la volonté et de l’attachement profond d’un enfant du village à son patrimoine.
À la tête de cette initiative se trouvait H’mimi Saadat, fils d’Amar Uchergui et premier magistrat de la commune de Guenzet.

Animé par la conviction que l’histoire d’un peuple se préserve aussi à travers ses sources, ses pierres et ses lieux de rencontre, il entreprit de redonner vie à cette fontaine oubliée. La tâche semblait pourtant impossible.

La source originelle se trouvait en contrebas de la grande fontaine d’Ighzer n’Talla, le « ravin de la fontaine », un endroit envahi par le maquis, les ronces et les broussailles épaisses.
Avec le temps, la nature avait repris ses droits, dissimulant totalement l’origine de l’eau.

Des moyens importants furent mobilisés. Des engins creusèrent le terrain, des camions furent déployés, et plusieurs tentatives furent menées pour retrouver la trace de la source disparue.
Mais malgré tous les efforts techniques, rien n’y faisait.

La montagne gardait son secret.

C’est alors qu’intervint un jeune sourcier du village, héritier d’un savoir ancestral transmis de génération en génération.
Avec patience, intuition et expérience, il parcourut les lieux muni de ses méthodes traditionnelles, à l’écoute des signes invisibles que seule la terre sait révéler.

Et contre toute attente, la source fut enfin localisée.

Ce moment fut vécu comme une véritable victoire collective. L’eau fut ensuite suivie minutieusement à travers les champs, les sentiers et les ruelles jusqu’à Ighil Larbaâ.
Le travail de restauration demanda précision, endurance et coopération entre les habitants.

Jour après jour, la vieille fontaine reprit vie.

Puis un matin, l’eau recommença enfin à couler.

Une eau limpide, fraîche et cristalline jaillit de nouveau dans le bassin, sous les regards émerveillés des habitants.
Ce jour-là, ce n’était pas seulement une fontaine qui renaissait, mais une part entière de l’âme de Guenzet.

Les anciens retrouvèrent un lieu chargé de souvenirs. Les enfants découvrirent à leur tour ce patrimoine vivant que leurs parents avaient connu avant eux.

Cette renaissance symbolisa bien davantage qu’un simple projet hydraulique.

Elle prouva que la modernité peut marcher main dans la main avec les traditions. Elle rappela surtout que lorsqu’une communauté reste unie autour de son histoire et de son identité, elle peut accomplir ce qui semblait irréalisable.

Avec la mise en service du barrage de Barrage de Tichy Haf, un nouvel espoir souffle désormais sur le village.
Les visages des habitants reflètent aujourd’hui un sentiment de sérénité et de fierté retrouvée.

Guenzet avance désormais vers l’avenir sans tourner le dos à son passé.

Et dans le murmure continu de cette fontaine retrouvée, c’est toute la mémoire d’un village qui continue de couler.

Lyazid Ouali — 08 juin 2024

Lyazid Ouali, guenzet la mémoire vivante.

Lisez également :L'eau de la fraternité

Guenzet- fontaine de Guenzet Ith Yaala- H’mimi Saadat- patrimoine kabyle- barrage Tichy Haf- mémoire collective- sourcier kabyle- renaissance de la fontaine,-Lyazid Ouali.

Le maire et moi



Les gens qui font mon village

Les choses de la vie,

        Les choses de la vie, ou la maison que nous avions rêvée "Une maison bâtie en hommage aux ancêtres, une fraternité fragilisée p...