Le village kabyle.
(1875/1910).
"Le village kabyle de Béni Saf : l’histoire des ouvriers venus de Kabylie après 1871, leur vie dans les cités minières, leur travail et leurs traditions."
Il existait, non loin d’Oran, sur les hauteurs de Béni Saf, un village qui ne figurait sur aucune carte officielle.
Il n’avait ni nom reconnu par l’administration, ni limites clairement tracées, et pourtant il vivait pleinement dans la mémoire et dans la parole des hommes. On l’appelait simplement le village kabyle.
Il était né peu à peu, au gré des arrivées, autour de la grande mine de Béni Saf, dont les entrailles fournissaient du minerai et faisaient vivre des centaines d’ouvriers. Chaque matin, avant même que le soleil ne se lève complètement, les hommes quittaient leurs modestes habitations pour rejoindre les puits et les galeries.
Ils descendaient dans les profondeurs de la terre, armés de pioches, de lampes et de courage, pour arracher à la roche ce qui faisait la richesse de la mine.
Dans les ruelles poussiéreuses du quartier, on entendait parler kabyle à chaque coin de rue. Les voix se mêlaient aux bruits de la mine, aux appels des marchands.
Ici, les noms de villages de Kabylie revenaient sans cesse dans les conversations : Aït Yaala, Aït Ouacif, Béjaïa, Sétif… Chacun avait laissé derrière lui une maison, une famille, quelques oliviers ou un morceau de terre dont il ne savait pas s'il reverrait un jour la couleur.
La plupart de ces hommes étaient venus de Kabylie. Ils avaient quitté leurs montagnes, leurs villages accrochés aux pentes, leurs champs de figuiers et d'oliviers, non par goût de l'aventure, mais poussés par la nécessité.
Après la révolte de 1871, la situation était devenue particulièrement difficile pour de nombreuses familles kabyles.
Les conséquences de l'insurrection, les confiscations de terres, la pauvreté et l'appauvrissement des campagnes avaient jeté sur les routes des hommes qui n'avaient plus grand-chose à attendre de leur terre natale.
Certains partirent vers Alger, d'autres vers les villes de l'Ouest. Beaucoup finirent par échouer à Béni Saf, attirés par les salaires que promettait la mine.
Ils arrivèrent avec peu de bagages.
Un baluchon, quelques vêtements, parfois une vieille couverture, et surtout l'espoir de pouvoir envoyer quelques pièces à ceux qui étaient restés au village.
Au fil des années, ils formèrent une véritable communauté. Ils habitaient les mêmes quartiers, partageaient parfois les mêmes logements, fréquentaient les mêmes cafés et se retrouvaient le soir pour parler du pays. Après une journée passée sous terre, les conversations revenaient inévitablement vers la Kabylie.
On parlait des récoltes, des oliviers, des mariages, des décès, des nouvelles venues du village.
On racontait les histoires de ceux qui étaient partis et de ceux qui étaient restés. Certains avaient le mal du pays ; d'autres avaient fini par considérer Béni Saf comme leur seconde patrie.
Mais cette présence importante des Kabyles ne tarda pas à susciter des commentaires.
Une rumeur commença à circuler dans les cafés, les échoppes et jusque dans les marchés :
— La direction favorise les Kabyles.
Personne ne savait exactement qui avait lancé la rumeur. Mais elle se répandit rapidement.
On disait que, pour obtenir un emploi à la mine, mieux valait être Kabyle.
Certains parlaient de favoritisme. D'autres affirmaient que les Kabyles occupaient les meilleurs postes.
Les conversations devenaient parfois vives, et les reproches se faisaient de plus en plus insistants.
La direction finit par entendre parler de ces accusations.
Un matin, le directeur de la mine, un Français installé depuis plusieurs années dans la région, décida de convoquer une assemblée générale. Il voulait mettre fin aux rumeurs, non pas par des discours, mais en laissant les faits parler d'eux-mêmes.
Les ouvriers furent rassemblés dans une grande cour. Ils étaient nombreux. Mineurs, mécaniciens, employés, ouvriers spécialisés et journaliers attendaient, certains avec curiosité, d'autres avec méfiance.
Le directeur prit la parole.
Il expliqua que la mine ne pouvait fonctionner qu'avec des hommes capables, sérieux et expérimentés.
Il affirma que les origines, les villages ou les appartenances n'entraient pas en ligne de compte lorsqu'il s'agissait de recruter ou de confier des responsabilités.
Puis, d'une voix ferme, il demanda à ceux qui exerçaient certains métiers de s'avancer.
— Les électriciens !
Quelques hommes sortirent du rang.
— Les mineurs qualifiés !
D'autres avancèrent.
— Les mécaniciens !
Puis les comptables, les bûcherons, les cuisiniers, les employés administratifs, les ouvriers spécialisés…
À chaque appel, des hommes quittaient la foule et traversaient lentement la cour.
Au début, personne ne remarqua vraiment ce qui était en train de se produire.
Puis un silence étrange s'installa.
Les regards commencèrent à se croiser.
Les hommes désignés avaient un point commun : ils étaient tous Kabyles.
Un murmure parcourut l'assemblée.
Certains baissèrent les yeux. D'autres regardèrent leurs voisins avec étonnement. Ceux qui, quelques jours auparavant, accusaient la direction de favoritisme semblaient soudain ne plus savoir quoi dire.
Le directeur attendit que le silence revienne.
Il regarda longuement les hommes alignés devant lui, puis se tourna vers l'assemblée.
— Voilà ceux que nous avons recrutés. Nous ne leur avons pas demandé d'où ils venaient. Nous leur avons demandé ce qu'ils savaient faire.
Il marqua une pause avant d'ajouter :
— Ici, nous avons besoin de compétences, pas d'origines.
Personne ne répondit.
La scène dura quelques instants, mais elle resta longtemps dans les mémoires.
Pour certains, elle fut peut-être un désaveu. Pour d'autres, elle fut surtout le reflet d'une réalité que personne ne pouvait nier :
ces hommes venus des montagnes avaient su trouver leur place dans un monde qui leur était pourtant étranger.
Ils avaient appris à manier les outils, à comprendre les machines, à descendre dans les profondeurs de la terre, à réparer, construire, organiser et diriger.
Ils avaient transformé la nécessité en savoir-faire et l'exil en force.
Le soir venu, dans les cafés du quartier kabyle, on raconta encore longtemps ce qui s'était passé.
Les anciens en tirèrent une certaine fierté, mais sans triomphalisme.
Car derrière cette réussite se cachait une histoire beaucoup plus douloureuse :
celle d'hommes,éternels voyageurs, contraints de quitter leurs montagnes parce que leur terre ne pouvait plus les nourrir.
Ils avaient emporté avec eux leur langue, leurs coutumes, leurs souvenirs et cette obstination silencieuse propre à ceux qui n'ont pas le choix.
À Béni Saf, ils avaient creusé la terre comme leurs pères avaient autrefois creusé les champs de leurs montagnes.
Ils avaient changé la pioche du paysan contre celle du mineur, l'olivier contre le minerai, la pente de la montagne contre les galeries obscures de la mine.
Et, sans même le savoir, ils avaient construit autour de la mine un petit morceau de leur Kabylie perdue.
Un village sans nom sur les cartes, mais bien réel dans la mémoire des hommes.
L.ouali août 2026.
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