dimanche 24 août 2025

Si Ighdem m'était conté

            Si Ighdem m’était conté.                Pour que nul n'oublie, Guenzet. 


En cet après-midi de mai 1957, à la saison éclatante du printemps, un enfant desept ans, pieds nus, les cheveux au vent, dévalait à toute allure le monticule d’Akerou H’mana.

Sur le sentier escarpé qui traversait les champs, il courait vers le village d’Ighdem, une bourgade de trente-cinq maisons nichée en plein maquis, entre Guenzet et Aourir Eulmi.

Il criait à tue-tête, la gorge déployée :

— « La fin du monde est pour demain ! Ô gens du village, préparez-vous, la fin est proche ! »

Les villageois, affairés aux champs, ne lui prêtaient guère attention. Seul Hadj Lakhder Bahmed, debout au seuil de sa porte, répliqua froidement :

— « Tais-toi, espèce de morveux ! C’est tout ce que tu nous souhaites, avec la dureté de la vie et l’armée française sur le dos ? »

Au fond de lui, le vieillard avait senti venir le vent du malheur. Son pressentiment était juste : le malheur planait sur le village depuis la veille. Un secret qu’il conservait jalousement, en homme averti, de peur de semer la panique.

Il faut dire que la vie à Ighdem, petit village isolé, était rude. Les familles Bahmed et leurs apparentés y vivaient en autarcie, se suffisant par le travail de la terre. Ils menaient une existence paisible, jusqu’à ce jour où tout allait basculer.

À l’aube, Hadj Lakhder sortit faire ses ablutions à l’appel du muezzin. Là-haut, sur la crête, il aperçut des ombres furtives, à peine visibles dans la lumière naissante. Elles se faufilaient silencieusement entre les arbres et les broussailles.

Sentant le danger, il rentra précipitamment et réveilla femmes et enfants :

— « Les soldats sont là ! Ils encerclent le village ! Cachez vite les enfants et les adolescents ! Aux hommes de fuir ! L’armée française ne fera aucun cadeau ! »

En vérité, le vieillard savait déjà. La veille, un groupe de moudjahidines avait bivouaqué dans un gourbi à la lisière de la forêt. L’abri leur servait de cache, de lieu de repli et de planification.

La veille encore, le groupe s’était accroché avec un bataillon de parachutistes stationné à Ith Hafed, non loin de la rivière Nith Halla, face au mont escarpé de Thilla. Lors du repli, un djoundi avait perdu le chargeur de son fusil mitrailleur. Son chef lui avait ordonné de le récupérer coûte que coûte.

Résigné, le djoundi passa la journée à ratisser la zone de combat, sans succès. Pris de peur et hanté par les représailles, il décida de se rendre à l’ennemi avec armes et bagages. Il livra alors de précieux renseignements à l’armée française, qui lança une descente sur le village pour traquer les moudjahidines.

Surpris, les hommes de l’ALN se replièrent vers la rivière Tassift Nith Halla.

Le soleil était au zénith lorsque les soldats prirent position aux quatre coins du village. Ils rassemblèrent les hommes restés sur place.

Soudain, des rafales d’armes automatiques déchirèrent le silence. L’écho venait de la rivière : les moudjahidines se retrouvaient face à la 19ᵉ division d’infanterie, 4ᵉ régiment de dragons, 4ᵉ escadron basé à El Main, SAS d’ith Hafed.

La bataille faisait rage. Les soldats stationnés au village rejoignirent leurs collègues pour encercler le groupe.

En chemin, ils tombèrent sur l’Hadi Bahmed, parti relever ses pièges. Ce jour-là, il prit la plus mauvaise décision de sa vie : nul ne retrouva jamais sa trace.

Pendant ce temps, Ouali Saïd et son cousin Mouloud Bahmed, cachés dans le mangeoire à bestiaux, profitèrent de l’absence momentanée des soldats pour fuir. Arrivés près de la dernière maison, ils croisèrent Salah Bahmed, assis sur le perron.

— « Qu’attends-tu pour fuir ? » lança Saïd. Salah, naïf ou résigné, répondit :

— « Les soldats m’ont dit de rester là. »

Les deux enfants prirent leurs jambes à leur cou, courant à perdre haleine, sans savoir où aller. L’essentiel était d’échapper à la menace qui pesait sur eux et sur tous les villageois.

Ils traversèrent monticules, ravins et bois, jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par des appels presque inaudibles venus des fourrés : c’était un autre groupe de moudjahidines, dont faisaient partie Ouali Mouloud et Belouchet Mouloud.

Le soir, après une rude bataille, les soldats remontèrent au village. Sur les quarante moudjahidines, onze étaient tombés.

Salah était toujours là. Ils l’emmenèrent. Puis, non loin des maisons, ils capturèrent l’Hadi Bahmed. Tous deux furent exécutés de sang-froid, au lieu-dit Takharoubth.

En 2010, la famille Bahmed y érigea une stèle en leur mémoire et celle de tous les martyrs.

Dès mai 1957, l’ordre d’évacuation du village fut donné. Ighdem fut abandonné, puis rasé par l’armée coloniale.

Aujourd’hui, il ne reste que des ruines. Mais ne dit-on pas que même les ruines ont des couleurs ?

Le cœur en lambeaux, les Bahmed quittèrent à jamais Ighdem. Certains s’établirent à Guenzet, d’autres à Sétif, Alger, ou en France, où ils possédaient également toits et biens.

— Le capitaine Gauthey, commandant du 1ᵉʳ escadron, trouva la mort à l’est de Guenzet le 28 mars 1960.

— El Main : capitaine Georges Laurent (1957–1959), capitaine Schlagdenoffen (1959–1960), capitaine Weil (1960–1961), surnommé « Piton rouge », capitaine Caznav (1961–mai 1962).

— Témoignage du soldat Naour Albert, affecté à El Main, narré par Gozzi Marcel. — Témoignages de : Saïd Ouali, Bahmed Ouali et Mouloud Bahmed.

Octobre 2014.

Écrivain de la mémoire vivante.

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jeudi 21 août 2025

L'allemand qui a fait perdre la tête à ma tante.

                              L’Allemand.qui a fait perdre la tête à ma tante ! (Alzheimer).

"J’écris pour ceux qui ne parlent plus.
Pour ceux que le temps efface lentement.
Pour ces gestes simples – une parole à la sortie de la mosquée, une présence au seuil d’une maison, un regard échangé dans le silence – qui composent la richesse invisible de nos villages."
 

 

 

Je me souviens d’elle lorsqu’elle était consciente, éveillée, douce comme le miel.

Attentionnée et vertueuse à souhait, elle prenait plaisir à être aux petits soins chaque fois qu’on lui rendait visite.

Notre tante, la quatrième de la fratrie des enfants de Lakhder Bahmed, appelée couramment « Lala » dans la famille, était une dame dont les gestes et le regard débordaient de tendresse et d’amour.

Courageuse dans l’effort, passionnée par le travail de la terre, « Lala » rayonnait d’un calme olympien et d’une endurance indescriptible.
Elle supportait stoïquement et silencieusement les déboires de la vie. Elle acceptait gracieusement, sans jamais rechigner, ce que Dieu lui offrait.

Elle avait perdu son mari, mort au combat à la fleur de l’âge.
Ce départ, elle l’avait vécu dans la douleur et une grande colère.

La voilà à la croisée des chemins, perdue, sans ressources, avec des bouches à nourrir.
Elle dut assumer le rôle autrefois dévolu au père de famille : à son tour d’aller au combat, d’affronter la guerre et la vie.
Son pain quotidien se résumait à une bataille sans fin, arrachant parcimonieusement à la terre sèche et inféconde ce qu’elle renfermait de précieux.
Travailler dur, de l’aurore au coucher.

Lève-tôt, couche-tard, s’approvisionner en eau à la fontaine, s’occuper du bétail, laver, habiller les enfants.
Elle était le père, sans jamais oublier son rôle de mère.
Elle le faisait admirablement et courageusement, comme le faisaient toutes les femmes de Kabylie.

Une seconde fois, la voilà encore face à l’adversité, lorsque apparurent les premiers signes de sa maladie.
Elle avait fréquemment des trous de mémoire.
Sa langue semblait alors paralysée, engourdie.
Elle éprouvait d’insurmontables difficultés à prononcer les mots, à retrouver les objets courants, à reconnaître les lieux.

À cet instant, pour un laps de temps, elle paraissait perdue, ne retrouvant plus ses repères.
Puis, comme par enchantement — tel un éclair dans un ciel serein, une lumière qui redonne vie — elle reprenait soudainement conscience de son état, murmurait joyeusement quelques mots à l’entourage et s’excusait pudiquement de son égarement.

Je me souviens : quelque temps après, les troubles devinrent de plus en plus évidents, surtout pour la mémoire courte.
Difficulté à se souvenir des personnes rencontrées, à se rappeler des événements importants.
Une gêne manifeste à trouver le bon mot, le bon nom.
L’oubli et la confusion du temps et du lieu devenaient une obsession.


Tantôt, notre tante bien-aimée, toute joyeuse, le sourire aux lèvres, prenait plaisir à nous parler des lieux et des personnes avec une précision incroyable.
Tantôt, plaintive et dépressive, elle s’exaltait dans ses amertumes, racontant ses déboires et ses lointains souvenirs.
Tantôt, soudainement, sans signes annonciateurs — comme un voile qui tombe — elle oubliait tout, ne se souvenait plus de ce qu’elle disait, ne sachant où elle était, ni d’où elle venait.

Elle murmurait quelques périphrases, puis plongeait dans un mutisme total et sombrait dans la mélancolie.

Me voilà à ses côtés. Elle est là, impassible, allongée sur son lit, le regard perdu, inconsciente, déshydratée.
Le corps fatigué, le cerveau étourdi, la respiration saccadée, elle ne communiquait plus.
Elle donnait l’impression d’abandon et de résignation.
Je sentais, dans son regard perdu, dans ses yeux expressifs, dans son apathie, et dans chaque pénible battement de cils, qu’elle me disait :

— « Adieu. »
Elle décède au printemps de tous les combats, le 20 avril 2017 à sept heures du matin.

Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.

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👉 /Ma tante-guenzet-village-kabyle

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Les gens qui font mon village

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                             HADDA                  (Hadda Ubenathmane)                                         LA PORTEUSE D’EAU Hadda Uben...