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lundi 27 avril 2026

La fierté d'un montagnard Kabyle.

 La fiertĂ© d’un montagnard kabyle : pourquoi il a quittĂ© la France.


"RĂ©cit poignant d’un montagnard kabyle revenu de France pour prĂ©server sa dignitĂ©. Une histoire vraie entre exil, humiliation et fiertĂ© enracinĂ©e dans la terre."


  Une leçon de dignitĂ© entre exil et retour aux racines .



Un jour, alors que nous Ă©tions assis, mon grand-père, Lakhder et moi, Ă  l’ombre de l’un des grands figuiers, je lui ai demandĂ©  :


— Grand-père, tu as vĂ©cu en France. Raconte-moi, pourquoi es-tu revenu au bled ?


Il posa son regard sur l’horizon, l’air Ă  la fois grave et mĂ©lancolique. Il prit une profonde inspiration, comme s’il rassemblait des souvenirs Ă©pars, puis commença :


— Oui, mon enfant. J’ai travaillĂ© en France, près de Paris, dans une grande usine de forge. C’Ă©tait un monde bien diffĂ©rent de celui d’ici, un monde froid, bruyant, oĂą les machines semblaient dominer les hommes. Nous fabriquions de lourdes pièces en acier. Les machines, elles, Ă©taient gigantesques, des monstres d’acier qui paraissaient dĂ©fier nos forces humaines.


Il s’arrĂŞta un moment, jouant avec une brindille qu’il avait ramassĂ©e, puis reprit :


— Un jour, le contremaĂ®tre nous demanda, Ă  moi et Ă  quelques collègues, de dĂ©placer une de ces machines. 

Une tâche absurde, bien sĂ»r. MalgrĂ© tous nos efforts, la machine ne bougeait pas, pas mĂŞme d’un millimètre. 

C’Ă©tait une masse immobile, trop lourde pour nous. 

Alors, prenant mon courage à deux mains et parlant au nom de mes compagnons, je me suis avancé vers le contre-maître.


— Monsieur, lui dis-je, cette machine est bien trop lourde pour nous. Il faudrait un cheval pour la dĂ©placer !


Un rictus amer se dessina sur visage de Lakhder.


— Et tu sais ce qu’il m’a rĂ©pondu, ce salaud ? Il a Ă©clatĂ© de rire et a dit : 

« Eh bien, c'est toi, le cheval ! »


Je voyais le regard du grand-père s’assombrir, ses mains se serrèrent autour de la brindille, qu’il brisa en deux.


— Ces mots… Dit-il,

Ils m’ont brĂ»lĂ©, mon enfant. 

Moi, un homme, rĂ©duit Ă  moins qu’un animal. TouchĂ© dans ma dignitĂ©, je n’ai pas hĂ©sitĂ©. 

Ce jour-lĂ , j’ai quittĂ© l’usine. 

J’ai pris mes affaires, et sans mĂŞme un regard en arrière, je suis allĂ© directement au port. J’ai embarquĂ© sur le premier bateau pour rentrer chez moi, dans ma terre, dans mon honneur.


Il fit une pause, contemplant les figues mûres au-dessus de nous, puis conclut :


— La France, c’est un pays qui t’utilise et te rejette comme si tu n’Ă©tais rien. Ici, au bled, on est peut-ĂŞtre pauvres, mais on garde notre fiertĂ©. 

Je prĂ©fère vivre avec la terre sous mes pieds qu’avec l’humiliation dans le cĹ“ur.


Depuis ce jour, au bled, sur ses terres, autour de ses enfants, il avait tourné le dos à la France.

Mon grand-père Lakhder s’Ă©tait jurĂ© de ne plus jamais dĂ©pendre de personne. 

Il avait consacrĂ© sa vie entière Ă  travailler la terre, Ă  semer, Ă  rĂ©colter, Ă  vivre du fruit de son labeur. 

Chaque jour, il se levait avant le lever du soleil et ne revenait qu’Ă  la nuit tombĂ©e, le visage burinĂ© par le vent et le soleil, mais illuminĂ© par une satisfaction silencieuse.


Lakhder n’avait besoin de personne pour ĂŞtre heureux. Il trouvait son bonheur dans les sillons qu’il traçait, dans le parfum de la terre fraĂ®chement retournĂ©e, et dans le bruissement des feuilles dans le vent. 

Les saisons rythmaient sa vie, et il aimait ses champs comme on aime un enfant. Chaque plante, chaque arbre, était une partie de lui, un témoignage de son travail acharné.


Un soir, alors qu’il rentrait tard, je l’attendais devant la maison. 

La lune Ă©clairait faiblement son visage fatiguĂ©, mais ses pas Ă©taient lents et assurĂ©s, comme s’il portait tout le poids du monde avec sĂ©rĂ©nitĂ©. IntriguĂ© par ses allĂ©es et venues nocturnes, je n’ai pu m’empĂŞcher de lui demander :


— Grand-père, tu n’as pas peur de te faire dĂ©vorer par les bĂŞtes sauvages en rentrant si tard des champs ?


Il s’arrĂŞta, posa son panier rempli de lĂ©gumes et s’accouda Ă  son bâton. Un ricanement bref, mais lourd de sens sortit de sa gorge.


— Les bĂŞtes sauvages ? rĂ©pĂ©ta-t-il en levant les yeux vers moi, un sourire amer sur les lèvres. 

Non, mon enfant. Il n’y a rien sur cette terre de plus sauvage et de plus cruel que l’ĂŞtre humain.


Je restai figé, troublé par ses paroles.


— Une bĂŞte, continua-t-il, ne tue que pour se nourrir. Elle ne trahit pas, elle ne ment pas, et elle ne rabaisse pas son semblable pour se sentir plus fort. 

Mais l’homme, lui, peut briser l’âme de ses frères pour un rien, juste par orgueil ou par mĂ©chancetĂ©. C’est de ça que je me mĂ©fie pas des bĂŞtes dans les bois.


Il reprit son panier et s’engouffra dans la maison, me laissant mĂ©diter sur ces mots, lourds d’expĂ©rience et de douleur. 

Ă€ travers cette rĂ©ponse, mon grand-père m’avait enseignĂ© une leçon de vie : les vraies menaces ne viennent pas de la nature, mais de ce que l’homme peut faire Ă  son prochain.


Il continua Ă  vivre ainsi, simplement et dignement, jusqu’Ă  son dernier souffle. Quand il est parti, il a laissĂ© derrière lui des champs verdoyants, un hĂ©ritage de travail et de respect pour la terre, et des paroles qui rĂ©sonnent encore en moi, comme un Ă©cho intemporel de sa sagesse.


Hommage à mon grand-père.

Décembre 2024.


Ouali lyazid, Guenzet mémoire vivante.


fierté montagnard-sagesse paysanne-histoire émigration Algérie-vie au bled.


Lisez aussi :La cueillette des olives





samedi 18 avril 2026

Saadi Abderrahmane

 

             Saadi Abderrahmane : 

                              Portrait d'un batisseur kabyle.

 "DĂ©couvrez le portrait de Saadi Abderrahmane, figure discrète de Guenzet. Cet homme au grand cĹ“ur a consacrĂ© sa vie au dĂ©veloppement de son village kabyle.”

Il m’est apparu comme dans un rĂŞve, ce matin-lĂ . Silencieux, fidèle Ă  lui-mĂŞme, Saadi Abderrahmane revenait me rendre visite — lui qui avait consacrĂ© toute sa vie au service des autres.

Employé à la mairie de Guenzet, il avait marqué son époque par son dévouement et sa disponibilité. Bien que ses pas aient quitté depuis longtemps les couloirs de cette institution et ce monde, son souvenir demeure, profondément ancré dans la mémoire collective.

Un homme discret au service de sa communautĂ©, il appartenait Ă  cette catĂ©gorie d’hommes rares qui agissent sans jamais chercher la reconnaissance.

RĂ©servĂ©, il prĂ©fĂ©rait l’ombre Ă  la lumière. Son calme, sa luciditĂ© et son intuition faisaient de lui une personne sur qui l’on pouvait toujours compter.

Il possĂ©dait cette capacitĂ© prĂ©cieuse de comprendre les besoins des autres avant mĂŞme qu’ils ne soient exprimĂ©s. Toujours Ă  l’Ă©coute, il prodiguait des conseils empreints de sagesse et d’expĂ©rience, traitant chacun avec respect et dignitĂ©.

C’est une force tranquille et bienveillante, MĂ©ticuleux dans son travail, il accomplissait chaque tâche avec rigueur. Mais derrière cette exigence se cachait une grande sensibilitĂ©, perceptible dans ses gestes attentionnĂ©s. Ce mĂ©lange d’humilitĂ©, de sĂ©rieux et de bienveillance faisait de lui une figure profondĂ©ment respectĂ©e Ă  Guenzet.

Saadi trouvait dans la nature un refuge et une source d’Ă©quilibre. PassionnĂ© de randonnĂ©es, il parcourait les montagnes et les maquis d’Ith Yaala avec ses compagnons fidèles. Ces moments Ă©taient bien plus que de simples sorties :des instants de partage, des Ă©clats de rire, une communion avec la terre.

Sur les sentiers escarpĂ©s, il encourageait ses amis, insufflant une Ă©nergie apaisante et positive. 

Saadi Abderrahmane est un bâtisseur silencieux, il fut Ă  l’origine de plusieurs initiatives pour le dĂ©veloppement de Guenzet. Sans bruit, mais avec dĂ©termination, il s’engageait pour : amĂ©liorer le quotidien des habitants, prĂ©server les traditions, soutenir les plus fragiles. Il savait rassembler, Ă©couter et fĂ©dĂ©rer autour d’objectifs communs. Qu’il s’agisse de restaurer une fontaine, d’aider une famille ou de lancer un projet local, il donnait sans compter, avec une sincĂ©ritĂ© rare.

Saadi n’Ă©tait pas seulement un homme d’action. C’est un hĂ©ritage, Il Ă©tait une prĂ©sence, une inspiration, un repère.  Aujourd’hui encore, son empreinte demeure : dans les chemins qu’il a parcourus , dans les projets qu’il a initiĂ©s, dans les cĹ“urs qu’il a touchĂ©s

 Un homme, une famille, une mĂ©moire

Époux de la défunte Fadhila Abderrahmane, il était père de Rabah, Zahir, Abdelmalek, Abdelghani, Mounira et Soraya.

Il était également le frère du défunt Bachir, officier de police et ancien maire de Guenzet

Saadi Abderrahmane restera Ă  jamais une figure de Guenzet. Un homme discret, mais essentiel.

Son parcours nous rappelle que la vĂ©ritable grandeur ne se mesure pas Ă  la visibilitĂ©, mais Ă  l’impact silencieux laissĂ© dans la vie des autres.

 

 Janvier 2025

Ouali Lyazid, l'âme vivante de Guenzet. 

guenzet-memoire-portrait.




vendredi 17 avril 2026

Ali Hafri

 

      Ă€ la mĂ©moire d’Ali Hafri

          “ le chauffeur kabyle – RĂ©cits d’une vie sur les routes”

“Plongez dans la vie d’Ali Hafri, dit “le chauffeur” de Guenzet. Ses anecdotes au volant de sa Peugeot font revivre l’histoire et la solidaritĂ© d’un village kabyle.”


Ali Hafri, surnommĂ© simplement “le chauffeur”, n’Ă©tait pas un transporteur ordinaire. Il Ă©tait une vĂ©ritable figure des routes de sa rĂ©gion, un homme dont chaque trajet devenait une histoire.

Au volant de sa vieille Peugeot 404 familiale, il sillonnait les chemins de Kabylie avec une maĂ®trise et une ingĂ©niositĂ© hors du commun. Toujours propre, toujours entretenue, sa voiture reflĂ©tait le respect qu’il portait Ă  ses passagers et Ă  son mĂ©tier.

Un maĂ®tre des routes et de l’improvisation. Des trajets devenus des histoires de vie.Un homme de lien et de mĂ©moire.

Ali connaissait chaque sentier, chaque raccourci, chaque détour. Rien ne lui échappait. Il savait contourner les obstacles avec une aisance remarquable, tout en gardant son calme face aux contrôles de gendarmerie.

Avec son sourire malicieux et ses excuses bien préparées, il désarmait souvent les autorités, transformant chaque situation délicate en moment presque comique.

Dans sa 404, les passagers s’entassaient parfois dans des conditions improbables, mais toujours dans une ambiance vivante et humaine. Les enfants riaient, les anciens priaient, et les routes devenaient un espace de partage.

Chaque voyage pouvait devenir : · un rĂ©cit de village · une discussion animĂ©e· ou mĂŞme un moment de solidaritĂ© improvisĂ© après une panne

  Ali n’Ă©tait pas seulement un chauffeur. Il Ă©tait un conteur, un confident, un lien entre les gens.

Il disait souvent :-« Je suis le fil qui relie les âmes. »

Sa voiture Ă©tait bien plus qu’un vĂ©hicule : un lieu de vie, de paroles et de souvenirs.

Ali Ă©tait Ă©galement un ami proche de Dda Abu Abachi, avec qui il entretenait des disputes cĂ©lèbres, parfois vives, mais toujours empreintes de respect et d’attachement.

Ali Hafri laisse derrière lui bien plus qu’un souvenir : une mĂ©moire vivante des routes, des gens et des histoires simples mais profondes.

Que Dieu t’accorde Sa misĂ©ricorde.

guenzet-memoire-village

lisez aussi: L'Ă©nigme du vieux pĂ©re




mardi 14 avril 2026

le retour des Bâtisseurs.

                le retour des batisseurs, 

     visages et mĂ©moire de Guenzet en Kabylie

" Kimegh d- thmourth telt yam. Mi d-ghalagh, though thiklin.
"Je suis parti au bled, dans les montagnes pour trois jours. À mon retour en ville, je ne sais plus comment marcher !"

Dans Le retour des bâtisseurs, un village renaĂ®t grâce Ă  ses enfants revenus reconstruire mĂ©moire, espoir et dignitĂ©, entre hĂ©ritage, solidaritĂ© et rĂŞve d’un avenir meilleur.

C’Ă©tait en 1957. Le village d’Ighdem, autrefois vibrant de vie, fut entièrement dĂ©truit par l’armĂ©e coloniale.
Ses habitants, déracinés, furent contraints de quitter leurs foyers pour être déplacés vers Guenzet.
Ce lieu,est le tĂ©moin des luttes et des espoirs, servait de refuge aux moudjahidines. Lorsque les derniers habitants s’Ă©loignèrent, emportant avec eux leurs souvenirs et l’âme du village, la nature reprit ses droits.
Le silence s’installa, rompu seulement par le bruissement du vent dans les ruines et le passage furtif des bĂŞtes sauvages.
On crut alors qu’Ighdem Ă©tait perdu Ă  jamais, que seuls quelques murs effondrĂ©s et des pierres Ă©parses tĂ©moigneraient du passĂ©. Mais, l’histoire d’un village ne s’efface pas si facilement.
PortĂ©e par l’amour du pays et le poids des souvenirs, une nouvelle gĂ©nĂ©ration de bâtisseurs vit le jour.
Avec abnégation et courage, ils relevèrent les pierres tombées, restaurèrent la mémoire et insufflèrent une seconde vie à ce lieu mythique.
Aujourd’hui, Ighdem renaĂ®t de ses cendres. Une stèle a Ă©tĂ© Ă©rigĂ©e en hommage Ă  ceux qui ont donnĂ© leur vie pour la patrie.
Une maison a vu le jour, dĂ©diĂ©e aux bâtisseurs d’antan, gardiens d’une histoire que le temps n’a pas su effacer.
Et cette terre, jadis meurtrie, est redevenue fertile, transformée en une oasis éclatante de vie, où chaque arbre planté murmure le souvenir des ancêtres.
Ce texte est un hommage à ces hommes et femmes qui, au prix de leur temps, de leur santé, et souvent de leur fortune, ont restauré le passé et préservé le patrimoine.
Ils ont refusĂ© l’oubli, honorĂ© leurs aĂŻeux et redonnĂ© Ă  Ighdem sa dignitĂ©.
Ă€ eux, ces bâtisseurs d’hier et d’aujourd’hui, je rends hommage.
Leur bravoure et leur dévouement sont un exemple à suivre, un flambeau à transmettre aux générations futures.
Ă€ Boubkeur, qui a fait d’Ighdem une toile gĂ©ante, oĂą chaque coin respire la beautĂ© et l’harmonie.
Sous ses doigts habiles et son regard inspiré, il a su donner vie et couleurs à la terre.
Une oasis verte, née de sa patience et de son amour pour ce lieu mythique.
Il a su apprivoiser l’eau, guider ses flux secrets vers les racines assoiffĂ©es, et rĂ©veiller la fertilitĂ© endormie sous le sol aride.
Boubkeur n’a pas seulement embelli Ighdem, il lui a redonnĂ© son âme, celle du village de jadis, en harmonie avec la nature, oĂą chaque brise porte l’Ă©cho de son labeur silencieux et de sa passion indĂ©fectible.
Ă€ Youcef, le militaire, dont l’âme est enracinĂ©e dans la terre, incapable de s’en Ă©loigner tant elle fait partie de lui.
Sur la terre de ses ancĂŞtres, dans son beau chalet perchĂ© sur le monticule, la rigueur et la discipline du soldat s’imposent.
Chaque pierre, chaque arbre lui est familier, semblable aux lignes d’un livre qu’il relit sans cesse.
Rien au monde ne vaut ce lieu oĂą le temps semble suspendu, oĂą il retrouve les siens, le parfum du pain chaud, la voix des anciens sous l’olivier.
Dans le silence complice de la nuit, il murmure Ă  cette terre qu’il n’a jamais cessĂ© de lui appartenir.
À Hakim, le menuisier d'autrefois, qui a façonné son petit chez-soi en un véritable havre de paix, un refuge à son image.
Il a bâti sa maison pierre par pierre, lentement, avec patience et certitude, lĂ  oĂą son cĹ“ur lui avait toujours dictĂ© de vivre. Chaque mur, chaque poutre porte l’empreinte de ses mains et l’Ă©cho de ses rĂŞves.
Près de la nature, enracinĂ© dans la terre de ses ancĂŞtres, il a trouvĂ© son Ă©quilibre, entre le bois qu’il sculpte et la pierre qu’il façonne, entre le silence du matin et le murmure du vent Ă  travers les feuillages.
Ici, tout lui ressemble : simple, solide et empli de cette chaleur discrète que seuls les artisans savent insuffler Ă  ce qu’ils crĂ©ent.
Ă€ Zouaoui, qui a fui l’agitation de la ville pour s’installer au plus près de la nature, lĂ  oĂą le silence parle mieux que les mots.
Il a fait de sa bâtisse en plein champ et de la nature une œuvre magistrale dédiée à son père, Dda Bezza, le commerçant ambulant d'Ith Yaala.
Les murs de la demeure racontent une histoire, celle d'un fils qui n’a jamais cessĂ© de dialoguer avec son père, mĂŞme après son dĂ©part.
Zouaoui sait qu’il n’a jamais vraiment quittĂ© celui qu’il chĂ©rit tant.
Aux Kerma, Khaled et Khelifa, qui ont repris La Grotte du Léopard, ce lieu chargé de souvenirs, si cher à Dda Ali.
Avec ses oliviers charnus que Dda Ali chĂ©rissait plus que les prunelles de ses yeux, l’endroit semblait figĂ© dans le temps.
Khaled et Khelifa savaient qu’ils avaient hĂ©ritĂ© de plus qu’un simple domaine.
La Grotte du Léopard était un sanctuaire, un témoin des jours anciens, des veillées animées où Dda Ali racontait les légendes, et ses anecdotes.
À Bilal, le flic du village qui ne s'est jamais éloigné de sa terre natale.
Qu'il neige, qu'il vente, il revient toujours vers la mère nourricière.
Avec peu de choses, il investit non pas de l'argent, mais toute son énergie dans deux poulaillers.
Chaque matin, avant même que le soleil ne perce l'horizon, il est déjà debout, arpentant sa petite ferme. Il nourrit ses volailles, veille sur leur santé, répare les enclos et, parfois, s'arrête un instant pour écouter le chant du coq qui résonne à travers les collines.
Ce n'est pas seulement un moyen de subsistance pour lui, mais un retour aux racines, une manière de garder un lien profond avec la terre qui l'a vu naître.
Ă€ Lakhder et Ferhat, ceux qui ont repris le flambeau de leur père Khaled, la terre n’est pas une simple possession.
Elle est un héritage, un serment gravé dans leur âme, une promesse murmurée sur le lit de mort de leur père.
Tant qu’ils respireront, Ighdem vivra, et avec lui, les bĂŞtes, les oliviers, et la mĂ©moire de ceux qui l’ont façonnĂ©.
Même si leurs pas les portent ailleurs, vers des horizons où le travail les appelle, leur cœur reste ici, dans ces montagnes qui les ont vus grandir.
Chaque fois qu’ils le peuvent, ils reviennent, retrouvant leurs bĂŞtes, foulant la terre de leur enfance, redonnant vie aux sentiers que leur père empruntait autrefois.
Ils connaissent chaque pierre, chaque source, chaque arbre sous lequel Khaled s’asseyait pour contempler le soleil dĂ©cliner sur la vallĂ©e.
Leur père leur a appris que la terre n’appartient pas Ă  l’homme, mais que c’est l’homme qui appartient Ă  la terre.
Ă€ Fodil, Ă  l’image de son grand-père Lakhder, le retour Ă  Ighdem n’est pas une simple dĂ©cision, mais un appel profond, une nĂ©cessitĂ© ancrĂ©e dans son ĂŞtre.
Après des annĂ©es passĂ©es ailleurs, dans le tumulte des villes, il a compris que la vraie vie, celle qui donne un sens Ă  l’existence, Ă©tait ici, sur cette terre que ses ancĂŞtres ont cultivĂ©e avec amour et persĂ©vĂ©rance.
Comme jadis son grand-père, il se lève Ă  l’aube, sentant sous ses doigts la fraĂ®cheur de la terre qu’il retourne avec patience.
Il ne craint pas l’effort, bien au contraire. Chaque coup de bĂŞche, chaque sillon tracĂ©, chaque graine semĂ©e le rapproche un peu plus de ses racines.
Il retrouve dans ces gestes simples une sagesse oubliĂ©e, un Ă©quilibre que rien d’autre ne pourrait lui offrir.
Ă€ Daa, le solitaire qui vit comme un faucon sur les cimes de la montagne, observe le monde d’un regard perçant, dĂ©tachĂ© des agitations du village en contrebas.
Depuis son refuge perchĂ© sur les hauteurs, il contemple les vallĂ©es s’Ă©tendant Ă  perte de vue, les forĂŞts denses oĂą rĂ©sonnent les cris des rapaces, et les sentiers escarpĂ©s que seuls les plus tĂ©mĂ©raires osent emprunter.
Il vit en harmonie avec la nature, un homme de peu de mots, dont la silhouette se fond dans le paysage rocailleux.
On le dit fou, dĂ©rangĂ© ou mĂŞme chaman. Mais lui, il se considère simplement comme un homme en quĂŞte de silence, un ermite fuyant l’agitation des hommes pour ne converser qu’avec le vent et les Ă©toiles.
Daa ne parle que si le silence le lui ordonne.
Ă€ Ramtan, cet enseignant qui a longtemps cru que l’avenir se dessinait loin des montagnes, loin des sentiers rocailleux d’Ighdem, la vie a fini par rĂ©vĂ©ler une vĂ©ritĂ© qu’il ignorait autrefois.
Il a compris, peut-être tardivement, que la vraie vie était ici, sur cette terre que son père a aimée et préservée avec tant de dévotion.
Pendant des annĂ©es, il a enseignĂ© ailleurs, transmis le savoir dans des salles de classe, façonnĂ© des esprits avec patience et rigueur. Mais chaque retour Ă  Ighdem le ramenait Ă  l’essentiel : la simplicitĂ© d’une existence rythmĂ©e par la nature, la force silencieuse des montagnes, la chaleur d’un foyer bâti sur des gĂ©nĂ©rations d’efforts et de sacrifices.
Ă€ vous, enfants d’Ighdem, hĂ©ritiers d’un passĂ© glorieux et bâtisseurs d’un avenir digne, ce texte est le vĂ´tre.
Vous qui avez refusĂ© l’oubli, qui avez choisi de faire revivre la terre de vos ancĂŞtres, vous ĂŞtes la sève qui maintient Ighdem debout, la force silencieuse qui l’empĂŞche de sombrer dans l’abandon.
Dans vos mains, la pierre retrouve son Ă©clat, la terre reprend vie, et les chemins autrefois dĂ©laissĂ©s s’ouvrent dĂ©sormais Ă  nouveau sous vos pas.
Mars 2025.

Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.

�� /Les nouveau batisseurs-guenzet-village-kabyle.

kabylie-guenzet-mĂ©moire 



samedi 11 avril 2026

Mohand u Idir


                            Mohand u Idir, 
                    l’homme qui portait le silence de Guenzet

                  

"Il est des hommes dont la présence dépasse les mots. À Guenzet, Mohand u Idir était de ceux-là.
Une silhouette familière, un regard chargĂ© d’histoires, une mĂ©moire vivante du village."
"Portrait de Mohand u Idir, figure emblématique de Guenzet. Un récit poignant sur la mémoire, les traditions et les hommes qui font vivre les villages kabyles."

Ce matin-lĂ , fidèle Ă  une habitude presque rituelle, nous nous retrouvions Ă  la sortie de la mosquĂ©e El Qods, juste après la prière de l’aube. 

La nuit s’effaçait Ă  peine, laissant derrière elle une fraĂ®cheur encore vive qui piquait les joues et rĂ©veillait les esprits. 

Le ciel, d’un bleu hĂ©sitant, s’Ă©claircissait lentement, tandis que les premières lueurs du jour caressaient les toits du village.


Autour de nous, les hommes Ă©changeaient des salutations simples, mais pleines de chaleur. Les voix Ă©taient basses, respectueuses de ce moment suspendu entre nuit et jour. 

On entendait encore, comme en Ă©cho, le murmure des dernières invocations, mĂŞlĂ© au frottement discret des pas sur les pavĂ©s lĂ©gèrement humides. C’Ă©tait un instant de paix, presque sacrĂ©, oĂą le temps semblait ralentir.

C’est alors que surgit Mohand u Idir, fils de Dda Bezza n'quaouĂ©che. Sa dĂ©marche trahissait une agitation inhabituelle. 

Son visage, tendu, semblait portait les marques d’une nuit sans repos.

Il s’approcha de moi d’un pas vif, les yeux brillants d’une colère contenue.


— Tu as vu ? lança-t-il sans mĂŞme prendre le temps de saluer correctement.

Je n’ai pas fermĂ© l’Ĺ“il de la nuit !


Je le regardai, surpris par l’intensitĂ© de son trouble.


— Pourquoi donc ? demandai-je, intriguĂ©.


Il inspira profondĂ©ment, comme pour retenir un flot d’indignation qui menaçait de dĂ©border.


— Ă€ cause d’un jeune… Un impertinent ! Il s’est moquĂ© de moi ! Ă€ mon âge… peux-tu imaginer cela ?


Il marqua une pause, cherchant ses mots, ou peut-ĂŞtre savourant dĂ©jĂ  l’effet de son rĂ©cit sur son auditoire naissant.


— Hier, en plein souk, devant tout le monde… reprit-il, la voix tremblante, ce garçon m’a interpellĂ©… pas par mon nom… non ! Par un sobriquet !


Il ferma les yeux un instant, revivant la scène avec une intensité presque théâtrale, puis lâcha, comme une gifle :


— « HĂ©, toi, le Rouget ! »


Ses poings se serrèrent, ses épaules se raidirent.


— Comme si je n’avais pas de nom ! Comme si j’Ă©tais un Ă©tranger dans mon propre village ! Et pourtant… ce jeune me connaĂ®t. Il sait très bien qui je suis.


Peu Ă  peu, les hommes se rapprochèrent. Un cercle se forma autour de nous, attirĂ© par la tension de ses paroles. Les regards se croisaient, les tĂŞtes se secouaient lentement. 

Chez nous, le respect des anciens n’est pas une simple règle : c’est un pilier. Une frontière invisible qu’on ne franchit pas sans consĂ©quences.

Un silence lourd s’installa.


— Qui Ă©tait ce jeune homme ? demandai-je finalement.


— Un fils de bonne famille, rĂ©pondit-il avec amertume. Le fils d’Amar l’Ă©picier. Comme quoi… l’Ă©ducation ne fait pas tout.


— Et ce sobriquet… « le Rouget » ? insistai-je.


Il leva les mains au ciel, exaspéré.


— VoilĂ  bien ce qui me ronge ! Je n’en sais rien ! Certains n’ont que ça Ă  faire… coller des noms aux gens, comme des Ă©tiquettes… par pure mĂ©chancetĂ©.


Il balaya l’assemblĂ©e du regard, cherchant approbation, soutien, peut-ĂŞtre mĂŞme complicitĂ©.

C’est alors que Daoud, l’un des sages du village, homme mesurĂ© et respectĂ©, s’avança lĂ©gèrement. Sa voix, posĂ©e, contrastait avec l’agitation de Mohand u Idir.


— Mohand u Idir… dit-il calmement, ne laisse pas les paroles d’un ignorant troubler ta paix. Ceux qui te connaissent ne t’appelleront jamais autrement que par ton vrai nom. Un sobriquet… n’existe que si tu lui donnes de l’importance.


Quelques hochements de tête approuvèrent ses paroles.

Mais Mohand u Idir n’Ă©tait pas homme Ă  se calmer si vite. L’humiliation ,rĂ©elle ou imaginĂ©e, semblait encore brĂ»ler en lui.


— Il faut lui apprendre le respect ! s’emporta-t-il. Un jeune qui oublie les anciens… c’est un arbre aux racines pourries !


Nous l’Ă©coutions, mi-sĂ©rieux, mi-amusĂ©s. Il parlait avec fougue, gesticulait, levait les bras, baissait la voix, puis la haussait Ă  nouveau… exactement comme le faisait son père autrefois.

Car, au fond, nous savions tous.

Il n’y avait peut-ĂŞtre jamais eu de

 « Rouget ».

Ni d’affront.

Ni mĂŞme de jeune insolent.

Ceux qui connaissaient Mohand u Idir savaient qu’il avait ce don rare : celui de transformer le vide en histoire, le silence en scène, et les matins ordinaires en petits théâtres vivants.


Puis, après une pause soigneusement calculĂ©e, il conclut d’un ton grave, presque solennel :


— Nous allons voir… Avec moi, ça ne restera pas sans rĂ©ponse.


Un Ă©clat de rire gĂ©nĂ©ral fendit l’air encore frais du matin. La tension se dissipa aussitĂ´t, comme une brume balayĂ©e par le soleil naissant. 

Les visages s’Ă©clairèrent, les Ă©paules se dĂ©tendirent, et chacun reprit lentement son chemin.


En descendant vers Souk Wadda, une pensée me traversa, douce et mélancolique.

Ă€ la mosquĂ©e, il n’y avait presque plus de vieux.

Ceux qui, autrefois, occupaient  ces mĂŞmes places, avaient disparu, emportĂ©s par le temps, un Ă  un, sans bruit. Et voilĂ  que, sans mĂŞme nous en rendre compte, d’autres avaient pris leur place.

Les Mohand u Idir, les Youcef, les Daoud, les Yahia, les Madjid, les Abdelhamid, les Ramtan, les Noureddine… Ă©taient devenus, Ă  leur tour, les visages du matin.


Le temps n’avait rien brusquĂ©.

Il avait simplement continué son œuvre, avec cette lenteur implacable qui ne demande la permission à personne.

Et nous, sans y prendre garde, nous avons vieilli avec les autres. 

— mars 2025.

Lyazid Ouali, l'écrivain,de la mémoire vivante.


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vendredi 10 avril 2026

Bouznad Mohand Ameziane.


Adieu l'artiste.

Hommage à une figure emblématique de Guenzet.



Bouznad Mohand Ameziane qui a vu le jour le 18 octobre 1946 est un chanteur- compositeur d'expression kabyle de Guenzet Ith Yaala. Originaire du hameau de Tammast, oĂą il a grandi avant de rejoindre la capitale Alger.
A Belcourt, actuel Belouizdad, un lieu de rencontre des enfants du bled, il fit la connaissance de Plusieurs chanteurs.
Remarqué par son penchant artistique et sa belle voix il fût invité alors à l'émission "chanteur de demain" de la chaine II de la radio Algérienne, dirigée par le défunt Achrouf idir et Mehenni, sous la conduite de Cherif kheddam. Il y resta comme présentateur d'émissions de 1975 jusqu'à sa nomination en 1990, depuis il est en retraite.
Son album en 1978 "A tir sellam f- ath Yaala"- ô oiseau salut ath Yaala - dédié à son village.
Une seconde chanson qui porte le titre "assaru" - la désirée -en hommage à la femme d'ith Yaala.
Il est également l'auteur de la première chanson en octobre 1971, une complainte, "Ah! yul"-Oh mon cœur- dédiée à sa mère.
Outre la chanson, il faisait des animations et des sketchs Ă  la Radio Chaine 2.
Il résidait à Alger mais il était très attaché à son village natal et y retournait régulièrement pour se ressourcer lors de ses séjours réguliers. Meziane décède le 14 avril 2024 des suites d'une longue maladie.
Que Dieu ait son âme.
A tir sellem f Ath Yaâla (Ô oiseau, salue Ath Yaâla)
Oiseau, salue Ath Yaâla
Et ne laisse aucun endroit
Les villages environnants
Ath wartirane, également
Salue de ma part Tammast
Et tout ceux qui me sont chères
De lĂ ,va vers Guenzet
Et les hameaux d'en face.
Salue les hommes et femmes
Les sages et les proches
Ces villages de dignité et de bravoure
De lĂ  science et du travail.
Ith Hafed, Aourir à côté
Et azru d'Ath warthiran
C'est par là où passe la rivière
De bousalem Ă  Bougaa.
Tu passeras par les sommets
Ramène -moi de leurs nouvelles,
Aguemoun, ighvouliyen
Tamokra et Ath Djaâfar
De lĂ , reviens par Ilmayen
Vgayeth, Sidi Aich, Leqsar
Des villages reconnus
Le pays de l'olivier et du labour,
Du paysage Ă  Bouhamza
Aux hommes valeureux
Téméraires et dignes.
Salue, Achabu, Ith ferguen, ighil Ali.
D'ith Hala, descend vers Akbu,
Ce sont de valeureux gens
Accueillants et généreux.
Traduction approximative.

Lyazid Ouali.Ecrivain de la mémoire vivante.

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