La cueillette des olives
La cueillette des olives en Kabylie : mémoire, sacrifice et héritage familial
"Entre fatigue, mémoire et solidarité, découvrez la cueillette des olives en Kabylie à travers un récit poignant où une terre ancestrale révèle toute la force de l’héritage familial et du sacrifice.Un récit rural authentique.
À la demande de mon cousin Ramdan, qui souhaitait que je lui décrive la cueillette des olives, je lui offre ce texte, né d’une tentative laborieuse et hasardeuse que mon frère Boubkeur et moi avons entreprise, un jour, à Ighdem.
Dédié également à tous ces cueilleurs d’olives, dont la bravoure quotidienne force le respect, pour un travail agricole difficile.
De son vivant, c’était notre mère qui entretenait et labourait notre champ situé du côté d'Ighdem.Un héritage familial Kabyle.
C'était une terre rude, perchée sur les hauteurs escarpées des montagnes d'Ith Yaala, difficile d'accès, mais chargée d'histoire et d'héritage.
Elle s'étendait le long de la grande route menant à Aourir Eulmi, parsemée de quelques figuiers noueux, d'oliviers centenaires et de rares amandiers qui tentaient de s’accrocher à cette terre aride.
Notre mère n’avait jamais cessé d’en prendre soin, y investissant non seulement son énergie, mais aussi l’argent qu’elle recevait en pension, le seul legs que son mari, tombé en martyre pour la patrie, lui avait laissé.
Même lorsqu’elle avait quitté le village pour s'installer dans la grande ville, elle entretenait un lien indéfectible avec cette parcelle de terre, s'y attachant bien au-delà de toute logique économique.
Elle dépensait bien plus que ce que le champ pouvait lui rapporter, mais pour elle, c’était un devoir, un hommage silencieux rendu à ses racines.
Année après année, les maigres récoltes d'huile d'olive — quelques litres tout au plus — étaient partagées avec rigueur et équité entre nous.
Dans ce temps-là, on était encore des gamins, et franchement, on pigeait pas trop pourquoi la vieille s’accrochait tant à ce bout de terre qui donnait à peine de quoi remplir un panier.
Car, pour nous, c’était juste un bout de champ, rien de plus.
Mais avec les années, les rides et les souvenirs, on a fini par comprendre…
Ce lopin-là, c’était pas qu’un terrain, c’était une racine enfoncée dans la terre de nos ancêtres, un serment silencieux à notre pays, un ventre maternel qui, même desséché comme une outre oubliée au soleil, continuait à nous nourrir d’un amour que seul celui qui a grandi ici peut sentir dans ses tripes.
Alors, pour honorer la mémoire de nos parents et prolonger leur engagement, nous avons repris le flambeau.
Nous avons continué à entretenir ce bout de terre avec la même ferveur, avec le même amour.
Mais lorsque venait le temps de la cueillette des olives, un travail harassant qui requérait un savoir-faire ancestral, nous faisions appel à des ouvriers, acceptant un partage à moitié de la récolte.
Un jour, mon frère et moi avons décidé de relever le défi nous-mêmes.
Nous voulions ressentir cette expérience dans notre chair, comprendre de l’intérieur ce que notre mère avait vécu durant toutes ces années.
Arrivés sur place, nous avons vite réalisé la rudesse de la tâche.
Le travail aux champs était éreintant, le ramassage des olives encore plus.
Pendant trois jours, dès l’aurore, nous nous rendions au champ et cueillions les olives à la main, du matin jusqu'à la tombée du jour.
Nos corps endoloris par l'effort, nos mains abîmées par les branches résistantes,et le sol endurci, nous avons poursuivi jusqu'à l’épuisement.
Puis, au troisième jour, à bout de forces, j’ai fini par jetter l'éponge.
-« Je n'en peux plus ! » dis-je à mon frère.
-« À nous deux, nous n'arriverons jamais à venir à bout de ces oliviers. »
Frapper vigoureusement l'olivier avec une longue gaule, sentir le bois vibrer sous l'impact, observer les olives se détacher par grappes et tourbillonner dans l'air avant de s'éparpiller sur la pente raide.
Les voir rouler, disparaître entre les crevasses, s'immobiliser au fond d'un ravin où il fallait, à contrecœur, descendre pour les récupérer une à une.
Chaque geste semblait une éternité, chaque aller-retour un supplice.
Du matin au soir, nous répétions inlassablement cette besogne harassante, pliés sous la fatigue, les muscles endoloris par l'effort.
Rien ne nous avait préparés à une telle épreuve, à ce labeur rude qui exigeait l’endurance et la dextérité des initiés.
Chaque coup de gaule résonnait comme un défi, chaque olive ramassée semblait dérisoire face à l'immensité de la tâche.
Et puis, il faut se courber, saisir le lourd sac gorgé d'olives, le hisser sur son dos dans un effort qui broie les épaules.
Chaque pas est une lutte contre le poids écrasant, chaque respiration un feu dans la poitrine.
La pente, abrupte comme une muraille, semble défier toute ascension.
Chaque mètre gagné est une victoire arrachée à la douleur, un supplice qui épuise le corps et brûle les poumons.
L'effort est si intense qu'il semble vous arracher le cœur à chaque montée.
L’épuisement s’empara de nous, le découragement nous rongea.
Peu à peu, l’idée d’abandonner s’imposa, irrésistible.
Nous n’étions plus qu’à un souffle de tout laisser derrière nous, de tourner le dos à cette récolte interminable, prêts à rentrer sans avoir achevé ce que nous avions commencé.
Mais soudain, là-haut, sur la petite colline, des silhouettes se dessinèrent.
Des hommes, nos cousins du village, nous faisaient signe de la main.
Ils avaient compris notre détresse et, dans un élan de solidarité, étaient venus nous aider. Une joie indescriptible s’empara de nous.
Ensemble, dans un élan de fraternité, nous avons achevé la récolte, portés par cette entraide qui, dans nos montagnes, n’a jamais cessé d’exister.
Ce fut une leçon d'humilité, un hommage physique et moral à cette terre qui, bien qu'avare de ses fruits, restait généreuse en enseignements.
Nous avons compris, dans la douleur et la sueur, que ce champ n'était pas seulement un bien, mais un patrimoine à préserver, une part inaliénable de notre héritage familial et culturel.
Avril 2025.
Ouali lyazid, Guenzet mémoire vivante.
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