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lundi 27 avril 2026

La fierté d'un montagnard Kabyle.

 La fierté d’un montagnard kabyle : pourquoi il a quitté la France.


"Récit poignant d’un montagnard kabyle revenu de France pour préserver sa dignité. Une histoire vraie entre exil, humiliation et fierté enracinée dans la terre."


  Une leçon de dignité entre exil et retour aux racines .



Un jour, alors que nous étions assis, mon grand-père, Lakhder et moi, à l’ombre de l’un des grands figuiers, je lui ai demandé  :


— Grand-père, tu as vécu en France. Raconte-moi, pourquoi es-tu revenu au bled ?


Il posa son regard sur l’horizon, l’air à la fois grave et mélancolique. Il prit une profonde inspiration, comme s’il rassemblait des souvenirs épars, puis commença :


— Oui, mon enfant. J’ai travaillé en France, près de Paris, dans une grande usine de forge. C’était un monde bien différent de celui d’ici, un monde froid, bruyant, où les machines semblaient dominer les hommes. Nous fabriquions de lourdes pièces en acier. Les machines, elles, étaient gigantesques, des monstres d’acier qui paraissaient défier nos forces humaines.


Il s’arrêta un moment, jouant avec une brindille qu’il avait ramassée, puis reprit :


— Un jour, le contremaître nous demanda, à moi et à quelques collègues, de déplacer une de ces machines. 

Une tâche absurde, bien sûr. Malgré tous nos efforts, la machine ne bougeait pas, pas même d’un millimètre. 

C’était une masse immobile, trop lourde pour nous. 

Alors, prenant mon courage à deux mains et parlant au nom de mes compagnons, je me suis avancé vers le contre-maître.


— Monsieur, lui dis-je, cette machine est bien trop lourde pour nous. Il faudrait un cheval pour la déplacer !


Un rictus amer se dessina sur visage de Lakhder.


— Et tu sais ce qu’il m’a répondu, ce salaud ? Il a éclaté de rire et a dit : 

« Eh bien, c'est toi, le cheval ! »


Je voyais le regard du grand-père s’assombrir, ses mains se serrèrent autour de la brindille, qu’il brisa en deux.


— Ces mots… Dit-il,

Ils m’ont brûlé, mon enfant. 

Moi, un homme, réduit à moins qu’un animal. Touché dans ma dignité, je n’ai pas hésité. 

Ce jour-là, j’ai quitté l’usine. 

J’ai pris mes affaires, et sans même un regard en arrière, je suis allé directement au port. J’ai embarqué sur le premier bateau pour rentrer chez moi, dans ma terre, dans mon honneur.


Il fit une pause, contemplant les figues mûres au-dessus de nous, puis conclut :


— La France, c’est un pays qui t’utilise et te rejette comme si tu n’étais rien. Ici, au bled, on est peut-être pauvres, mais on garde notre fierté. 

Je préfère vivre avec la terre sous mes pieds qu’avec l’humiliation dans le cœur.


Depuis ce jour, au bled, sur ses terres, autour de ses enfants, il avait tourné le dos à la France.

Mon grand-père Lakhder s’était juré de ne plus jamais dépendre de personne. 

Il avait consacré sa vie entière à travailler la terre, à semer, à récolter, à vivre du fruit de son labeur. 

Chaque jour, il se levait avant le lever du soleil et ne revenait qu’à la nuit tombée, le visage buriné par le vent et le soleil, mais illuminé par une satisfaction silencieuse.


Lakhder n’avait besoin de personne pour être heureux. Il trouvait son bonheur dans les sillons qu’il traçait, dans le parfum de la terre fraîchement retournée, et dans le bruissement des feuilles dans le vent. 

Les saisons rythmaient sa vie, et il aimait ses champs comme on aime un enfant. Chaque plante, chaque arbre, était une partie de lui, un témoignage de son travail acharné.


Un soir, alors qu’il rentrait tard, je l’attendais devant la maison. 

La lune éclairait faiblement son visage fatigué, mais ses pas étaient lents et assurés, comme s’il portait tout le poids du monde avec sérénité. Intrigué par ses allées et venues nocturnes, je n’ai pu m’empêcher de lui demander :


— Grand-père, tu n’as pas peur de te faire dévorer par les bêtes sauvages en rentrant si tard des champs ?


Il s’arrêta, posa son panier rempli de légumes et s’accouda à son bâton. Un ricanement bref, mais lourd de sens sortit de sa gorge.


— Les bêtes sauvages ? répéta-t-il en levant les yeux vers moi, un sourire amer sur les lèvres. 

Non, mon enfant. Il n’y a rien sur cette terre de plus sauvage et de plus cruel que l’être humain.


Je restai figé, troublé par ses paroles.


— Une bête, continua-t-il, ne tue que pour se nourrir. Elle ne trahit pas, elle ne ment pas, et elle ne rabaisse pas son semblable pour se sentir plus fort. 

Mais l’homme, lui, peut briser l’âme de ses frères pour un rien, juste par orgueil ou par méchanceté. C’est de ça que je me méfie pas des bêtes dans les bois.


Il reprit son panier et s’engouffra dans la maison, me laissant méditer sur ces mots, lourds d’expérience et de douleur. 

À travers cette réponse, mon grand-père m’avait enseigné une leçon de vie : les vraies menaces ne viennent pas de la nature, mais de ce que l’homme peut faire à son prochain.


Il continua à vivre ainsi, simplement et dignement, jusqu’à son dernier souffle. Quand il est parti, il a laissé derrière lui des champs verdoyants, un héritage de travail et de respect pour la terre, et des paroles qui résonnent encore en moi, comme un écho intemporel de sa sagesse.


Hommage à mon grand-père.

Décembre 2024.


Ouali lyazid, Guenzet mémoire vivante.


fierté montagnard-sagesse paysanne-histoire émigration Algérie-vie au bled.


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mercredi 22 avril 2026

La cueillette des olives


 La cueillette des olives en Kabylie : mémoire, sacrifice et héritage familial

"Entre fatigue, mémoire et solidarité, découvrez la cueillette des olives en Kabylie à travers un récit poignant où une terre ancestrale révèle toute la force de l’héritage familial et du sacrifice.Un récit rural authentique.

À la demande de mon cousin Ramdan, qui souhaitait que je lui décrive la cueillette des olives, je lui offre ce texte, né d’une tentative laborieuse et hasardeuse que mon frère Boubkeur et moi avons entreprise, un jour, à Ighdem.

Dédié également à tous ces cueilleurs d’olives, dont la bravoure quotidienne force le respect, pour un travail agricole difficile.

De son vivant, c’était notre mère qui entretenait et labourait notre champ situé du côté d'Ighdem.Un héritage familial Kabyle. 

C'était une terre rude, perchée sur les hauteurs escarpées des montagnes d'Ith Yaala, difficile d'accès, mais chargée d'histoire et d'héritage. 

Elle s'étendait le long de la grande route menant à Aourir Eulmi, parsemée de quelques figuiers noueux, d'oliviers centenaires et de rares amandiers qui tentaient de s’accrocher à cette terre aride.

Notre mère n’avait jamais cessé d’en prendre soin, y investissant non seulement son énergie, mais aussi l’argent qu’elle recevait en pension, le seul legs que son mari, tombé en martyre pour la patrie, lui avait laissé. 

Même lorsqu’elle avait quitté le village pour s'installer dans la grande ville, elle entretenait un lien indéfectible avec cette parcelle de terre, s'y attachant bien au-delà de toute logique économique. 

Elle dépensait bien plus que ce que le champ pouvait lui rapporter, mais pour elle, c’était un devoir, un hommage silencieux rendu à ses racines.

Année après année, les maigres récoltes d'huile d'olive — quelques litres tout au plus — étaient partagées avec rigueur et équité entre nous. 

Dans ce temps-là, on était encore des gamins, et franchement, on pigeait pas trop pourquoi la vieille s’accrochait tant à ce bout de terre qui donnait à peine de quoi remplir un panier. 

Car, pour nous, c’était juste un bout de champ, rien de plus. 

Mais avec les années, les rides et les souvenirs, on a fini par comprendre… 

Ce lopin-là, c’était pas qu’un terrain, c’était une racine enfoncée dans la terre de nos ancêtres, un serment silencieux à notre pays, un ventre maternel qui, même desséché comme une outre oubliée au soleil, continuait à nous nourrir d’un amour que seul celui qui a grandi ici peut sentir dans ses tripes.

Alors, pour honorer la mémoire de nos parents et prolonger leur engagement, nous avons repris le flambeau. 

Nous avons continué à entretenir ce bout de terre avec la même ferveur, avec le même amour. 

Mais lorsque venait le temps de la cueillette des olives, un travail harassant qui requérait un savoir-faire ancestral, nous faisions appel à des ouvriers, acceptant un partage à moitié de la récolte.

Un jour, mon frère et moi avons décidé de relever le défi nous-mêmes. 

Nous voulions ressentir cette expérience dans notre chair, comprendre de l’intérieur ce que notre mère avait vécu durant toutes ces années. 

Arrivés sur place, nous avons vite réalisé la rudesse de la tâche. 

Le travail aux champs était éreintant, le ramassage des olives encore plus. 

Pendant trois jours, dès l’aurore, nous nous rendions au champ et cueillions les olives à la main, du matin jusqu'à la tombée du jour. 

Nos corps endoloris par l'effort, nos mains abîmées par les branches résistantes,et le sol endurci, nous avons poursuivi jusqu'à l’épuisement. 

Puis, au troisième jour, à bout de forces, j’ai fini par jetter l'éponge.

-« Je n'en peux plus ! » dis-je à mon frère. 

-« À nous deux, nous n'arriverons jamais à venir à bout de ces oliviers. »

Frapper vigoureusement l'olivier avec une longue gaule, sentir le bois vibrer sous l'impact, observer les olives se détacher par grappes et tourbillonner dans l'air avant de s'éparpiller sur la pente raide. 

Les voir rouler, disparaître entre les crevasses, s'immobiliser au fond d'un ravin où il fallait, à contrecœur, descendre pour les récupérer une à une. 

Chaque geste semblait une éternité, chaque aller-retour un supplice.

Du matin au soir, nous répétions inlassablement cette besogne harassante, pliés sous la fatigue, les muscles endoloris par l'effort. 

Rien ne nous avait préparés à une telle épreuve, à ce labeur rude qui exigeait l’endurance et la dextérité des initiés. 

Chaque coup de gaule résonnait comme un défi, chaque olive ramassée semblait dérisoire face à l'immensité de la tâche.

Et puis, il faut se courber, saisir le lourd sac gorgé d'olives, le hisser sur son dos dans un effort qui broie les épaules. 

Chaque pas est une lutte contre le poids écrasant, chaque respiration un feu dans la poitrine. 

La pente, abrupte comme une muraille, semble défier toute ascension. 

Chaque mètre gagné est une victoire arrachée à la douleur, un supplice qui épuise le corps et brûle les poumons. 

L'effort est si intense qu'il semble vous arracher le cœur à chaque montée.

L’épuisement s’empara de nous, le découragement nous rongea. 

Peu à peu, l’idée d’abandonner s’imposa, irrésistible.

Nous n’étions plus qu’à un souffle de tout laisser derrière nous, de tourner le dos à cette récolte interminable, prêts à rentrer sans avoir achevé ce que nous avions commencé.

Mais soudain, là-haut, sur la petite colline, des silhouettes se dessinèrent. 

Des hommes, nos cousins du village, nous faisaient signe de la main. 

Ils avaient compris notre détresse et, dans un élan de solidarité, étaient venus nous aider. Une joie indescriptible s’empara de nous.

Ensemble, dans un élan de fraternité, nous avons achevé la récolte, portés par cette entraide qui, dans nos montagnes, n’a jamais cessé d’exister.

Ce fut une leçon d'humilité, un hommage physique et moral à cette terre qui, bien qu'avare de ses fruits, restait généreuse en enseignements.

Nous avons compris, dans la douleur et la sueur, que ce champ n'était pas seulement un bien, mais un patrimoine à préserver, une part inaliénable de notre héritage familial et culturel.

Avril 2025.

Ouali lyazid, Guenzet mémoire vivante.

Lisez également: Le retour des bâtisseurs

samedi 18 avril 2026

Saadi Abderrahmane

 

             Saadi Abderrahmane : 

                              Portrait d'un batisseur kabyle.

 "Découvrez le portrait de Saadi Abderrahmane, figure discrète de Guenzet. Cet homme au grand cœur a consacré sa vie au développement de son village kabyle.”

Il m’est apparu comme dans un rêve, ce matin-là. Silencieux, fidèle à lui-même, Saadi Abderrahmane revenait me rendre visite — lui qui avait consacré toute sa vie au service des autres.

Employé à la mairie de Guenzet, il avait marqué son époque par son dévouement et sa disponibilité. Bien que ses pas aient quitté depuis longtemps les couloirs de cette institution et ce monde, son souvenir demeure, profondément ancré dans la mémoire collective.

Un homme discret au service de sa communauté, il appartenait à cette catégorie d’hommes rares qui agissent sans jamais chercher la reconnaissance.

Réservé, il préférait l’ombre à la lumière. Son calme, sa lucidité et son intuition faisaient de lui une personne sur qui l’on pouvait toujours compter.

Il possédait cette capacité précieuse de comprendre les besoins des autres avant même qu’ils ne soient exprimés. Toujours à l’écoute, il prodiguait des conseils empreints de sagesse et d’expérience, traitant chacun avec respect et dignité.

C’est une force tranquille et bienveillante, Méticuleux dans son travail, il accomplissait chaque tâche avec rigueur. Mais derrière cette exigence se cachait une grande sensibilité, perceptible dans ses gestes attentionnés. Ce mélange d’humilité, de sérieux et de bienveillance faisait de lui une figure profondément respectée à Guenzet.

Saadi trouvait dans la nature un refuge et une source d’équilibre. Passionné de randonnées, il parcourait les montagnes et les maquis d’Ith Yaala avec ses compagnons fidèles. Ces moments étaient bien plus que de simples sorties :des instants de partage, des éclats de rire, une communion avec la terre.

Sur les sentiers escarpés, il encourageait ses amis, insufflant une énergie apaisante et positive. 

Saadi Abderrahmane est un bâtisseur silencieux, il fut à l’origine de plusieurs initiatives pour le développement de Guenzet. Sans bruit, mais avec détermination, il s’engageait pour : améliorer le quotidien des habitants, préserver les traditions, soutenir les plus fragiles. Il savait rassembler, écouter et fédérer autour d’objectifs communs. Qu’il s’agisse de restaurer une fontaine, d’aider une famille ou de lancer un projet local, il donnait sans compter, avec une sincérité rare.

Saadi n’était pas seulement un homme d’action. C’est un héritage, Il était une présence, une inspiration, un repère.  Aujourd’hui encore, son empreinte demeure : dans les chemins qu’il a parcourus , dans les projets qu’il a initiés, dans les cœurs qu’il a touchés

 Un homme, une famille, une mémoire

Époux de la défunte Fadhila Abderrahmane, il était père de Rabah, Zahir, Abdelmalek, Abdelghani, Mounira et Soraya.

Il était également le frère du défunt Bachir, officier de police et ancien maire de Guenzet

Saadi Abderrahmane restera à jamais une figure de Guenzet. Un homme discret, mais essentiel.

Son parcours nous rappelle que la véritable grandeur ne se mesure pas à la visibilité, mais à l’impact silencieux laissé dans la vie des autres.

 

 Janvier 2025

Ouali Lyazid, l'âme vivante de Guenzet. 

guenzet-memoire-portrait.




vendredi 17 avril 2026

Ali Hafri

 

      À la mémoire d’Ali Hafri

          “ le chauffeur kabyle – Récits d’une vie sur les routes”

“Plongez dans la vie d’Ali Hafri, dit “le chauffeur” de Guenzet. Ses anecdotes au volant de sa Peugeot font revivre l’histoire et la solidarité d’un village kabyle.”


Ali Hafri, surnommé simplement “le chauffeur”, n’était pas un transporteur ordinaire. Il était une véritable figure des routes de sa région, un homme dont chaque trajet devenait une histoire.

Au volant de sa vieille Peugeot 404 familiale, il sillonnait les chemins de Kabylie avec une maîtrise et une ingéniosité hors du commun. Toujours propre, toujours entretenue, sa voiture reflétait le respect qu’il portait à ses passagers et à son métier.

Un maître des routes et de l’improvisation. Des trajets devenus des histoires de vie.Un homme de lien et de mémoire.

Ali connaissait chaque sentier, chaque raccourci, chaque détour. Rien ne lui échappait. Il savait contourner les obstacles avec une aisance remarquable, tout en gardant son calme face aux contrôles de gendarmerie.

Avec son sourire malicieux et ses excuses bien préparées, il désarmait souvent les autorités, transformant chaque situation délicate en moment presque comique.

Dans sa 404, les passagers s’entassaient parfois dans des conditions improbables, mais toujours dans une ambiance vivante et humaine. Les enfants riaient, les anciens priaient, et les routes devenaient un espace de partage.

Chaque voyage pouvait devenir : · un récit de village · une discussion animée· ou même un moment de solidarité improvisé après une panne

  Ali n’était pas seulement un chauffeur. Il était un conteur, un confident, un lien entre les gens.

Il disait souvent :-« Je suis le fil qui relie les âmes. »

Sa voiture était bien plus qu’un véhicule : un lieu de vie, de paroles et de souvenirs.

Ali était également un ami proche de Dda Abu Abachi, avec qui il entretenait des disputes célèbres, parfois vives, mais toujours empreintes de respect et d’attachement.

Ali Hafri laisse derrière lui bien plus qu’un souvenir : une mémoire vivante des routes, des gens et des histoires simples mais profondes.

Que Dieu t’accorde Sa miséricorde.

guenzet-memoire-village

lisez aussi: L'énigme du vieux pére




mardi 14 avril 2026

Le bar-comptoir, du café des amis.


                 Le bar-comptoir du Café des Amis , mémoire vivante de Guenzet.

"Une histoire simple en apparence… mais qui puise sa force dans l’âme vivante de Guenzet."

Plongez dans l’histoire fantastique du Bar Comptoir du Café des Amis, où mystères, souvenirs et réalités s’entrelacent dans une ambiance envoûtante au cœur d’un village chargé d’âmes et de secrets.

 

 C’était au mois de juin, au Café des Amis de Mustapha nith Ammar, où je sirotais un café-presse en compagnie de quelques amis.

Mon regard se posa sur le comptoir, sur lequel j’étais accoudé.

Un véritable chef-d’œuvre s’offrait à mes yeux : un bar-comptoir sculpté d’une main de maître, de fabrication artisanale, en chêne massif. Agréable au toucher, recouvert d’étain, il était surmonté d’un meuble en façade arrière, comme pour parachever son élégance.

Mustapha, remarquant mon admiration, s’approcha et me chuchota :

— « Alors, il te plaît, le comptoir ? »

— « Un bijou ! » répondis-je, sans cacher mon émotion.

Il se rapprocha encore, comme pour confier un secret :

— « Sache, mon ami, que ce bar-comptoir a une histoire… Elle remonte à l’époque de la Révolution. »

Encore debout après plus de cinquante ans, ce comptoir appartenait autrefois à un Français, propriétaire d’un bar à Zaati, à l’entrée est de Guenzet, sur la route de Bordj-Zemmoura, non loin de l’actuelle mosquée El Atiq.

À son départ en 1959, il fut racheté par son père, l’Mouloudh nith Ammar, alors garde-champêtre, pour la modique somme de 200 francs.

C’est ainsi qu’il trouva sa place au cœur du café, à Lotta n’souk — le terrain plat du marché.

Le Français avait une idée singulière : apprivoiser une compagnie de perdrix qu’il exposait fièrement devant son établissement.

Il les nourrissait à heure fixe, les entretenait avec soin, attirant ainsi la curiosité des passants et la fidélité des clients.

Dans une cage posée sur le comptoir vivaient des perdrix gambra, aux teintes rougeâtres, mêlant noir et blanc sur le ventre, parfaitement adaptées au camouflage dans la végétation.

Un jour, il décida de les relâcher.

Sous les yeux étonnés des clients, les oiseaux prirent leur envol vers le maquis voisin.

Mais le soir même, à l’heure du repas, elles revinrent.

Elles se posèrent sur le comptoir, regagnèrent leur cage, se nourrirent… puis s’endormirent paisiblement.

À l’aube, elles partaient.Le soir, elles revenaient.

Intrigués, les habitants finirent par découvrir la vérité :

le Français mélangeait aux graines des substances opiacées, rendant les perdrix dépendantes.

Ainsi, chaque soir, elles revenaient, guidées par un besoin devenu irrépressible.

Puis vint le jour où le bar ferma définitivement.

Les perdrix, revenues comme à leur habitude, trouvèrent porte close.

Alors, elles repartirent.

Pour toujours.

Elles retrouvèrent leur liberté dans les maquis d’Ith Yaala et d’ailleurs.

Une mémoire qui demeure.  Aujourd’hui encore, ce bar-comptoir est là. Silencieux, immobile…mais chargé d’histoires.

À travers lui, c’est toute une mémoire de Guenzet qui continue de vivre.

✍️ Lyazid Ouali
Écrivain de la mémoire vivante

👉 Lire aussi :

 

le retour des Bâtisseurs.

                le retour des batisseurs, 

     visages et mémoire de Guenzet en Kabylie

" Kimegh d- thmourth telt yam. Mi d-ghalagh, though thiklin.
"Je suis parti au bled, dans les montagnes pour trois jours. À mon retour en ville, je ne sais plus comment marcher !"

Dans Le retour des bâtisseurs, un village renaît grâce à ses enfants revenus reconstruire mémoire, espoir et dignité, entre héritage, solidarité et rêve d’un avenir meilleur.

C’était en 1957. Le village d’Ighdem, autrefois vibrant de vie, fut entièrement détruit par l’armée coloniale.
Ses habitants, déracinés, furent contraints de quitter leurs foyers pour être déplacés vers Guenzet.
Ce lieu,est le témoin des luttes et des espoirs, servait de refuge aux moudjahidines. Lorsque les derniers habitants s’éloignèrent, emportant avec eux leurs souvenirs et l’âme du village, la nature reprit ses droits.
Le silence s’installa, rompu seulement par le bruissement du vent dans les ruines et le passage furtif des bêtes sauvages.
On crut alors qu’Ighdem était perdu à jamais, que seuls quelques murs effondrés et des pierres éparses témoigneraient du passé. Mais, l’histoire d’un village ne s’efface pas si facilement.
Portée par l’amour du pays et le poids des souvenirs, une nouvelle génération de bâtisseurs vit le jour.
Avec abnégation et courage, ils relevèrent les pierres tombées, restaurèrent la mémoire et insufflèrent une seconde vie à ce lieu mythique.
Aujourd’hui, Ighdem renaît de ses cendres. Une stèle a été érigée en hommage à ceux qui ont donné leur vie pour la patrie.
Une maison a vu le jour, dédiée aux bâtisseurs d’antan, gardiens d’une histoire que le temps n’a pas su effacer.
Et cette terre, jadis meurtrie, est redevenue fertile, transformée en une oasis éclatante de vie, où chaque arbre planté murmure le souvenir des ancêtres.
Ce texte est un hommage à ces hommes et femmes qui, au prix de leur temps, de leur santé, et souvent de leur fortune, ont restauré le passé et préservé le patrimoine.
Ils ont refusé l’oubli, honoré leurs aïeux et redonné à Ighdem sa dignité.
À eux, ces bâtisseurs d’hier et d’aujourd’hui, je rends hommage.
Leur bravoure et leur dévouement sont un exemple à suivre, un flambeau à transmettre aux générations futures.
À Boubkeur, qui a fait d’Ighdem une toile géante, où chaque coin respire la beauté et l’harmonie.
Sous ses doigts habiles et son regard inspiré, il a su donner vie et couleurs à la terre.
Une oasis verte, née de sa patience et de son amour pour ce lieu mythique.
Il a su apprivoiser l’eau, guider ses flux secrets vers les racines assoiffées, et réveiller la fertilité endormie sous le sol aride.
Boubkeur n’a pas seulement embelli Ighdem, il lui a redonné son âme, celle du village de jadis, en harmonie avec la nature, où chaque brise porte l’écho de son labeur silencieux et de sa passion indéfectible.
À Youcef, le militaire, dont l’âme est enracinée dans la terre, incapable de s’en éloigner tant elle fait partie de lui.
Sur la terre de ses ancêtres, dans son beau chalet perché sur le monticule, la rigueur et la discipline du soldat s’imposent.
Chaque pierre, chaque arbre lui est familier, semblable aux lignes d’un livre qu’il relit sans cesse.
Rien au monde ne vaut ce lieu où le temps semble suspendu, où il retrouve les siens, le parfum du pain chaud, la voix des anciens sous l’olivier.
Dans le silence complice de la nuit, il murmure à cette terre qu’il n’a jamais cessé de lui appartenir.
À Hakim, le menuisier d'autrefois, qui a façonné son petit chez-soi en un véritable havre de paix, un refuge à son image.
Il a bâti sa maison pierre par pierre, lentement, avec patience et certitude, là où son cœur lui avait toujours dicté de vivre. Chaque mur, chaque poutre porte l’empreinte de ses mains et l’écho de ses rêves.
Près de la nature, enraciné dans la terre de ses ancêtres, il a trouvé son équilibre, entre le bois qu’il sculpte et la pierre qu’il façonne, entre le silence du matin et le murmure du vent à travers les feuillages.
Ici, tout lui ressemble : simple, solide et empli de cette chaleur discrète que seuls les artisans savent insuffler à ce qu’ils créent.
À Zouaoui, qui a fui l’agitation de la ville pour s’installer au plus près de la nature, là où le silence parle mieux que les mots.
Il a fait de sa bâtisse en plein champ et de la nature une œuvre magistrale dédiée à son père, Dda Bezza, le commerçant ambulant d'Ith Yaala.
Les murs de la demeure racontent une histoire, celle d'un fils qui n’a jamais cessé de dialoguer avec son père, même après son départ.
Zouaoui sait qu’il n’a jamais vraiment quitté celui qu’il chérit tant.
Aux Kerma, Khaled et Khelifa, qui ont repris La Grotte du Léopard, ce lieu chargé de souvenirs, si cher à Dda Ali.
Avec ses oliviers charnus que Dda Ali chérissait plus que les prunelles de ses yeux, l’endroit semblait figé dans le temps.
Khaled et Khelifa savaient qu’ils avaient hérité de plus qu’un simple domaine.
La Grotte du Léopard était un sanctuaire, un témoin des jours anciens, des veillées animées où Dda Ali racontait les légendes, et ses anecdotes.
À Bilal, le flic du village qui ne s'est jamais éloigné de sa terre natale.
Qu'il neige, qu'il vente, il revient toujours vers la mère nourricière.
Avec peu de choses, il investit non pas de l'argent, mais toute son énergie dans deux poulaillers.
Chaque matin, avant même que le soleil ne perce l'horizon, il est déjà debout, arpentant sa petite ferme. Il nourrit ses volailles, veille sur leur santé, répare les enclos et, parfois, s'arrête un instant pour écouter le chant du coq qui résonne à travers les collines.
Ce n'est pas seulement un moyen de subsistance pour lui, mais un retour aux racines, une manière de garder un lien profond avec la terre qui l'a vu naître.
À Lakhder et Ferhat, ceux qui ont repris le flambeau de leur père Khaled, la terre n’est pas une simple possession.
Elle est un héritage, un serment gravé dans leur âme, une promesse murmurée sur le lit de mort de leur père.
Tant qu’ils respireront, Ighdem vivra, et avec lui, les bêtes, les oliviers, et la mémoire de ceux qui l’ont façonné.
Même si leurs pas les portent ailleurs, vers des horizons où le travail les appelle, leur cœur reste ici, dans ces montagnes qui les ont vus grandir.
Chaque fois qu’ils le peuvent, ils reviennent, retrouvant leurs bêtes, foulant la terre de leur enfance, redonnant vie aux sentiers que leur père empruntait autrefois.
Ils connaissent chaque pierre, chaque source, chaque arbre sous lequel Khaled s’asseyait pour contempler le soleil décliner sur la vallée.
Leur père leur a appris que la terre n’appartient pas à l’homme, mais que c’est l’homme qui appartient à la terre.
À Fodil, à l’image de son grand-père Lakhder, le retour à Ighdem n’est pas une simple décision, mais un appel profond, une nécessité ancrée dans son être.
Après des années passées ailleurs, dans le tumulte des villes, il a compris que la vraie vie, celle qui donne un sens à l’existence, était ici, sur cette terre que ses ancêtres ont cultivée avec amour et persévérance.
Comme jadis son grand-père, il se lève à l’aube, sentant sous ses doigts la fraîcheur de la terre qu’il retourne avec patience.
Il ne craint pas l’effort, bien au contraire. Chaque coup de bêche, chaque sillon tracé, chaque graine semée le rapproche un peu plus de ses racines.
Il retrouve dans ces gestes simples une sagesse oubliée, un équilibre que rien d’autre ne pourrait lui offrir.
À Daa, le solitaire qui vit comme un faucon sur les cimes de la montagne, observe le monde d’un regard perçant, détaché des agitations du village en contrebas.
Depuis son refuge perché sur les hauteurs, il contemple les vallées s’étendant à perte de vue, les forêts denses où résonnent les cris des rapaces, et les sentiers escarpés que seuls les plus téméraires osent emprunter.
Il vit en harmonie avec la nature, un homme de peu de mots, dont la silhouette se fond dans le paysage rocailleux.
On le dit fou, dérangé ou même chaman. Mais lui, il se considère simplement comme un homme en quête de silence, un ermite fuyant l’agitation des hommes pour ne converser qu’avec le vent et les étoiles.
Daa ne parle que si le silence le lui ordonne.
À Ramtan, cet enseignant qui a longtemps cru que l’avenir se dessinait loin des montagnes, loin des sentiers rocailleux d’Ighdem, la vie a fini par révéler une vérité qu’il ignorait autrefois.
Il a compris, peut-être tardivement, que la vraie vie était ici, sur cette terre que son père a aimée et préservée avec tant de dévotion.
Pendant des années, il a enseigné ailleurs, transmis le savoir dans des salles de classe, façonné des esprits avec patience et rigueur. Mais chaque retour à Ighdem le ramenait à l’essentiel : la simplicité d’une existence rythmée par la nature, la force silencieuse des montagnes, la chaleur d’un foyer bâti sur des générations d’efforts et de sacrifices.
À vous, enfants d’Ighdem, héritiers d’un passé glorieux et bâtisseurs d’un avenir digne, ce texte est le vôtre.
Vous qui avez refusé l’oubli, qui avez choisi de faire revivre la terre de vos ancêtres, vous êtes la sève qui maintient Ighdem debout, la force silencieuse qui l’empêche de sombrer dans l’abandon.
Dans vos mains, la pierre retrouve son éclat, la terre reprend vie, et les chemins autrefois délaissés s’ouvrent désormais à nouveau sous vos pas.
Mars 2025.

Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.

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lundi 13 avril 2026

L'énigme du vieux Père.

                   L’énigme du vieux père,

                  ceux qui font vivre l’âme de Guenzet

Dans L’énigme du vieux père, chaque détail dissimule une sagesse profonde, et au fil des révélations, une vérité longtemps cachée finit par triompher.

Un jour, dans un village de Kabylie, un vieil homme, sentant le poids des années et la fatigue ralentir ses pas, décida de ne plus aller lui-même au souk hebdomadaire. Il appela son fils et lui confia une mission un peu particulière.


— Mon fils, dit-il, cette semaine c’est toi qui iras au marché à ma place. Mais écoute bien : je veux que tu m’achètes quelque chose qui soit bon et beau à la fois. Ni miel, ni melon, ni autre fruit, ni friandise commune… Non, je veux une sorte de sucrerie que tout le monde aimerait avoir.

Le jeune homme, surpris par cette commande étrange, hocha la tête sans oser poser de questions. Pourtant, en partant au marché, il sentait déjà son esprit troublé.

« Qu’est-ce que mon père a bien voulu dire par là ? » se répétait-il sans cesse."

Arrivé au souk, il erra d’un étal à l’autre. Il regardait les fruits juteux, les dattes mielleuses, les pâtisseries dorées, mais aucune ne semblait correspondre à l’énigmatique demande. La matinée passa ainsi, entre hésitation et perplexité. Le jeune homme, accablé, n’osait pas rentrer les mains vides, de peur de décevoir son père.

Fatigué, il alla s’asseoir à l’ombre généreuse d’un figuier. Là, il se mit à réfléchir à la demande paternelle, comme si elle contenait une leçon cachée. Son regard finit par se poser sur une scène toute proche : deux hommes, sans doute cousins, venaient de se retrouver après de longues années de séparation. On entendait leurs exclamations de joie, on voyait leurs embrassades, leurs accolades chaleureuses, les traditionnels « samaleks » et les questions pressées sur la santé des familles.
Bientôt, l’un d’eux entra chez le boucher et en ressortit avec deux kilos de biftecks. Il tendit le paquet à son cousin en disant :

— Tiens, ceci est pour ta mère, elle m’a beaucoup manqué.

L’autre, tout aussi ému, ne voulut pas rester en reste. Il acheta à son tour deux kilos de foie et dit avec un large sourire :

— Ceci est pour ton père, que j’ai toujours beaucoup apprécié.

Assis sous le figuier, le jeune homme observait la scène avec une certaine nostalgie. Et soudain, une idée lumineuse jaillit dans son esprit. Sans attendre, il se leva, entra lui aussi chez le boucher et demanda… une langue de veau.

Lorsqu’il rentra chez lui, il présenta l’étrange achat à son père. Celui-ci, intrigué, fronça les sourcils :

— Mon fils, ce n’est pas ce que je t’ai demandé…

Mais le jeune homme, le regard brillant, répondit avec assurance :

— Au contraire, père. N’y a-t-il pas plus belle et plus douce sucrerie qu’une langue bienveillante ? Une langue qui sait parler avec sagesse, qui adoucit les cœurs, qui crée l’harmonie dans un foyer et répand la paix entre les hommes ?

Le vieux père resta un instant silencieux, surpris par la maturité de son fils. Puis un sourire se dessina sur ses lèvres ridées.

— Eh bien, dit-il, je vois maintenant que tu as compris. Tu peux désormais me remplacer dignement au souk hebdomadaire du village.
La morale:Une parole douce et sage peut nourrir l’âme plus que n’importe quel mets sucré.

Octobre 2025.

Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.

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    . Bouznad Mohand Ameziane

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samedi 11 avril 2026

Mohand u Idir


                            Mohand u Idir, 
                    l’homme qui portait le silence de Guenzet

                  

"Il est des hommes dont la présence dépasse les mots. À Guenzet, Mohand u Idir était de ceux-là.
Une silhouette familière, un regard chargé d’histoires, une mémoire vivante du village."
"Portrait de Mohand u Idir, figure emblématique de Guenzet. Un récit poignant sur la mémoire, les traditions et les hommes qui font vivre les villages kabyles."

Ce matin-là, fidèle à une habitude presque rituelle, nous nous retrouvions à la sortie de la mosquée El Qods, juste après la prière de l’aube. 

La nuit s’effaçait à peine, laissant derrière elle une fraîcheur encore vive qui piquait les joues et réveillait les esprits. 

Le ciel, d’un bleu hésitant, s’éclaircissait lentement, tandis que les premières lueurs du jour caressaient les toits du village.


Autour de nous, les hommes échangeaient des salutations simples, mais pleines de chaleur. Les voix étaient basses, respectueuses de ce moment suspendu entre nuit et jour. 

On entendait encore, comme en écho, le murmure des dernières invocations, mêlé au frottement discret des pas sur les pavés légèrement humides. C’était un instant de paix, presque sacré, où le temps semblait ralentir.

C’est alors que surgit Mohand u Idir, fils de Dda Bezza n'quaouéche. Sa démarche trahissait une agitation inhabituelle. 

Son visage, tendu, semblait portait les marques d’une nuit sans repos.

Il s’approcha de moi d’un pas vif, les yeux brillants d’une colère contenue.


— Tu as vu ? lança-t-il sans même prendre le temps de saluer correctement.

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit !


Je le regardai, surpris par l’intensité de son trouble.


— Pourquoi donc ? demandai-je, intrigué.


Il inspira profondément, comme pour retenir un flot d’indignation qui menaçait de déborder.


— À cause d’un jeune… Un impertinent ! Il s’est moqué de moi ! À mon âge… peux-tu imaginer cela ?


Il marqua une pause, cherchant ses mots, ou peut-être savourant déjà l’effet de son récit sur son auditoire naissant.


— Hier, en plein souk, devant tout le monde… reprit-il, la voix tremblante, ce garçon m’a interpellé… pas par mon nom… non ! Par un sobriquet !


Il ferma les yeux un instant, revivant la scène avec une intensité presque théâtrale, puis lâcha, comme une gifle :


— « Hé, toi, le Rouget ! »


Ses poings se serrèrent, ses épaules se raidirent.


— Comme si je n’avais pas de nom ! Comme si j’étais un étranger dans mon propre village ! Et pourtant… ce jeune me connaît. Il sait très bien qui je suis.


Peu à peu, les hommes se rapprochèrent. Un cercle se forma autour de nous, attiré par la tension de ses paroles. Les regards se croisaient, les têtes se secouaient lentement. 

Chez nous, le respect des anciens n’est pas une simple règle : c’est un pilier. Une frontière invisible qu’on ne franchit pas sans conséquences.

Un silence lourd s’installa.


— Qui était ce jeune homme ? demandai-je finalement.


— Un fils de bonne famille, répondit-il avec amertume. Le fils d’Amar l’épicier. Comme quoi… l’éducation ne fait pas tout.


— Et ce sobriquet… « le Rouget » ? insistai-je.


Il leva les mains au ciel, exaspéré.


— Voilà bien ce qui me ronge ! Je n’en sais rien ! Certains n’ont que ça à faire… coller des noms aux gens, comme des étiquettes… par pure méchanceté.


Il balaya l’assemblée du regard, cherchant approbation, soutien, peut-être même complicité.

C’est alors que Daoud, l’un des sages du village, homme mesuré et respecté, s’avança légèrement. Sa voix, posée, contrastait avec l’agitation de Mohand u Idir.


— Mohand u Idir… dit-il calmement, ne laisse pas les paroles d’un ignorant troubler ta paix. Ceux qui te connaissent ne t’appelleront jamais autrement que par ton vrai nom. Un sobriquet… n’existe que si tu lui donnes de l’importance.


Quelques hochements de tête approuvèrent ses paroles.

Mais Mohand u Idir n’était pas homme à se calmer si vite. L’humiliation ,réelle ou imaginée, semblait encore brûler en lui.


— Il faut lui apprendre le respect ! s’emporta-t-il. Un jeune qui oublie les anciens… c’est un arbre aux racines pourries !


Nous l’écoutions, mi-sérieux, mi-amusés. Il parlait avec fougue, gesticulait, levait les bras, baissait la voix, puis la haussait à nouveau… exactement comme le faisait son père autrefois.

Car, au fond, nous savions tous.

Il n’y avait peut-être jamais eu de

 « Rouget ».

Ni d’affront.

Ni même de jeune insolent.

Ceux qui connaissaient Mohand u Idir savaient qu’il avait ce don rare : celui de transformer le vide en histoire, le silence en scène, et les matins ordinaires en petits théâtres vivants.


Puis, après une pause soigneusement calculée, il conclut d’un ton grave, presque solennel :


— Nous allons voir… Avec moi, ça ne restera pas sans réponse.


Un éclat de rire général fendit l’air encore frais du matin. La tension se dissipa aussitôt, comme une brume balayée par le soleil naissant. 

Les visages s’éclairèrent, les épaules se détendirent, et chacun reprit lentement son chemin.


En descendant vers Souk Wadda, une pensée me traversa, douce et mélancolique.

À la mosquée, il n’y avait presque plus de vieux.

Ceux qui, autrefois, occupaient  ces mêmes places, avaient disparu, emportés par le temps, un à un, sans bruit. Et voilà que, sans même nous en rendre compte, d’autres avaient pris leur place.

Les Mohand u Idir, les Youcef, les Daoud, les Yahia, les Madjid, les Abdelhamid, les Ramtan, les Noureddine… étaient devenus, à leur tour, les visages du matin.


Le temps n’avait rien brusqué.

Il avait simplement continué son œuvre, avec cette lenteur implacable qui ne demande la permission à personne.

Et nous, sans y prendre garde, nous avons vieilli avec les autres. 

— mars 2025.

Lyazid Ouali, l'écrivain,de la mémoire vivante.


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    . Bouznad Mohand Ameziane


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