lundi 14 septembre 2026

Hadda, la porteuse d'eau

 

                           HADDA 

               (Hadda Ubenathmane)

                                        LA PORTEUSE D’EAU

Hadda Ubenathmane, la porteuse d’eau aveugle de Tanaqucht, une femme courageuse et digne dont la vie incarne la mémoire, la solidarité et l’âme de Guenzet Nith Yaala.

Il y avait autrefois, à Tanaqucht, des femmes dont le courage ne faisait pas de bruit, des femmes que l’on voyait passer dans les ruelles sans vraiment mesurer la grandeur de ce qu’elles accomplissaient chaque jour. Elles appartenaient à cette génération de femmes qui avaient appris très tôt à supporter les difficultés, à travailler sans se plaindre et à donner sans jamais rien demander en retour.

Hadda Ubenathmane était de celles-là.

Hadda était une femme courageuse, robuste et profondément attachante. Elle avait pourtant connu, dès sa naissance, une épreuve qui aurait pu rendre sa vie particulièrement difficile : elle était aveugle de naissance. Elle n’avait jamais vu la lumière du jour, ni les montagnes qui entourent Tanaqucht, ni les maisons de pierre, ni les visages de ceux qui l’entouraient. Elle ne connaissait pas les couleurs, le bleu du ciel, le vert des champs au printemps, la blancheur de la neige en hiver ou le rouge du coucher du soleil derrière les montagnes.

Mais si ses yeux ne lui permettaient pas de voir le monde, ses autres sens, eux, semblaient avoir appris à le lire autrement.

Hadda connaissait son village avec une précision qui étonnait ceux qui la regardaient se déplacer. Elle en connaissait les moindres recoins, les passages étroits, les marches irrégulières, les murs, les portes, les petits détours et les chemins qui conduisaient d'une maison à une autre. Elle pouvait parcourir les ruelles tortueuses et accidentées de Tanaqucht avec une assurance surprenante, aussi bien le jour que lorsque la nuit avait déjà enveloppé le village dans son silence.

Pour elle, l'obscurité n'était pas une nouveauté.

Elle vivait dans un monde où la lumière n'avait jamais existé.

Elle avait donc appris à reconnaître son environnement autrement. Elle mémorisait les sons, les odeurs, les aspérités des murs, la disposition des maisons, la pente d'une ruelle, la présence d'une marche ou d'une pierre. Elle avait même imaginé ses propres repères. À certains endroits, elle déposait de petits indices, des marques ou des objets qu'elle pouvait reconnaître au toucher. Elle savait où ils se trouvaient et leur donnait, pour ainsi dire, un nom dans sa mémoire.

Chaque coin du village avait son identité.

Une porte, un mur, une pierre, une marche, un arbre, un bruit familier pouvaient devenir pour elle un véritable point de repère.

Là où nous autres avons besoin de nos yeux pour nous orienter, Hadda s'en remettait à sa mémoire, à ses mains, à ses pieds et surtout à cette extraordinaire connaissance qu'elle avait de son environnement.

Elle avait été recueillie très jeune par la famille Bahmed. Elle grandit parmi eux et y resta jusqu'à la fin de sa vie. Elle fit partie des Azala, partageant leur quotidien, leurs joies, leurs peines et les longues journées d'autrefois, lorsque la vie dans le village reposait encore largement sur l'entraide et la solidarité.

Hadda n'était pas seulement accueillie dans cette famille. Elle y avait trouvé sa place. Et cette place, elle voulut la mériter par le travail et le service.

Elle ne voulait pas être considérée comme une personne incapable de faire sa part. Son handicap ne devait pas être, à ses yeux, une raison pour rester les bras croisés. Alors, pour se rendre utile, elle devint porteuse d'eau.

À cette époque, l'eau n'arrivait pas dans les maisons comme aujourd'hui, en ouvrant simplement un robinet.

Il fallait aller la chercher.

La source se trouvait à quelques centaines de mètres de la maison. Pour une personne qui ne voyait pas, ce trajet aurait pu paraître insurmontable. Pour Hadda, il devint une habitude, presque un rituel quotidien.

Elle connaissait le chemin. Elle savait où poser les pieds.

Elle connaissait les passages dangereux et les endroits où il fallait ralentir. Elle avançait en s'aidant de sa mémoire, parfois de sa canne, parfois du contact des murs et parfois simplement de cette incroyable faculté d'anticipation qu'elle avait développée au fil des années.

Qu'il pleuve ou qu'il neige, Hadda allait chercher l'eau.

Tôt le matin, alors que le village commençait à peine à s'éveiller, elle pouvait déjà être sur le chemin de la source. À d'autres moments, elle y allait tard dans la journée, lorsque les femmes avaient terminé leurs tâches et que les maisons commençaient à retrouver leur calme.

Le froid de l'hiver ne l'arrêtait pas. La pluie ne l'arrêtait pas.La neige ne l'arrêtait pas.

Il lui arrivait même de marcher pieds nus dans les ruelles du village. Ses pieds connaissaient le sol comme ses mains connaissaient les murs.

Ils reconnaissaient la pierre froide, la terre humide, les petits cailloux, les marches et les irrégularités du chemin. Chaque sensation devenait une information. Là où une autre personne aurait vu un obstacle, Hadda le ressentait sous ses pieds.

Et puis il y avait les sons.

Le bruit de ses pas. Le ruissellement de l'eau. Le vent qui descendait de la montagne. Les voix des femmes. Les enfants qui jouaient dans les ruelles. Les portes qui s'ouvraient et se refermaient. Les animaux dans les étables.

Tous ces bruits composaient pour elle une véritable carte sonore de Tanaqucht.

Elle pouvait reconnaître une personne à sa voix, parfois même à sa manière de marcher. Elle savait qu'elle approchait de telle maison au son d'une porte ou au murmure d'une conversation. Le village qu'elle ne pouvait pas voir, elle le connaissait autrement.

Elle le ressentait. Elle le respirait. Elle l'écoutait.

Tanaqucht était devenu son monde, un monde qu'elle portait en elle avec une précision que beaucoup de voyants n'auraient jamais imaginée.

Il y avait aussi chez Hadda une naïveté touchante qui faisait sourire les gens du village et qui, aujourd'hui, nous revient avec une profonde tendresse.

On racontait qu'un jour, croyant avoir attrapé un merle, elle avait mis la main sur une souris. Elle l'avait saisie avec la conviction d'avoir capturé un oiseau. Ceux qui étaient présents eurent probablement du mal à retenir leur rire.

Mais derrière cette scène amusante, il y avait quelque chose de profondément humain. Hadda ne voyait pas la différence entre le merle qu'elle imaginait et la petite créature qu'elle tenait dans sa main.

Elle se fiait au toucher, à son imagination et à ce qu'on lui avait peut-être laissé croire.

D'autres souvenirs étaient encore plus attendrissants.

Lorsqu'on lui faisait goûter une confiserie ou une pâtisserie, elle la trouvait délicieuse, douce et merveilleusement sucrée. Mais lorsqu'on lui demandait ce que cela pouvait être, elle l'associait parfois à quelque chose qu'elle n'avait jamais pu voir : la neige.

La neige...

Pour Hadda, ce mot devait être une image racontée par les autres.

Elle ne pouvait pas savoir ce qu'était réellement la blancheur d'un paysage enneigé. Elle pouvait seulement imaginer la neige à travers les paroles de ceux qui la décrivaient.

Peut-être qu'elle imaginait sa douceur. Peut-être qu'elle en imaginait la fraîcheur. Peut-être que, dans son monde intérieur, la neige avait le goût des douceurs que les autres lui faisaient découvrir.

Ces petits épisodes sont restés dans la mémoire des anciens parce qu'ils racontent Hadda avec plus de vérité que de longs discours.

Elle avait son caractère, ses habitudes, ses petites maladresses et cette innocence qui faisait sourire. Mais surtout, elle avait une immense dignité.

Jamais, au grand jamais, on ne l'entendit se plaindre de son sort. Elle aurait pourtant eu mille raisons de le faire.

Elle n'avait jamais connu la lumière. Elle ne pouvait pas voir le visage de ceux qu'elle aimait.

Elle ne pouvait pas admirer les montagnes de Guenzet au lever du jour, ni regarder les champs changer de couleur avec les saisons, ni contempler la neige recouvrant les toits de Tanaqucht.

Elle vivait dans un monde que les autres pouvaient regarder, mais qu'elle devait apprendre à connaître autrement.

Et pourtant, elle avançait. Toujours. Avec patience et courage.

Lorsqu'une difficulté survenait, elle répétait souvent cette phrase simple qui résumait toute sa philosophie :

« C'est la volonté de Dieu, ainsi soit-il. »

Quelques mots seulement. Mais derrière ces mots se cachait toute une vie de patience, de foi et d'acceptation.

Hadda ne cherchait pas la pitié. Elle cherchait seulement à vivre. À travailler. À être utile.

À appartenir pleinement à cette communauté qui était devenue sa famille.

Elle ne voulait pas que son handicap définisse son existence. Elle voulait être Hadda, tout simplement : une femme de Tanaqucht, une femme des Bahmed, une femme des Azala, une femme parmi les autres.

Et c'est peut-être là que réside toute la grandeur de son histoire.

Dans un village où les femmes portaient déjà de lourdes responsabilités, où l'eau se cherchait à la source, où le bois devait être ramassé, où les chemins étaient difficiles et où la vie ne faisait pas toujours de cadeaux, Hadda accomplissait sa tâche sans réclamer de privilège.

Elle avançait avec ses difficultés comme d'autres avançaient avec les leurs. Seulement, son chemin était différent.

Aujourd'hui, lorsque nous repensons à ces femmes et à ces hommes de notre village, beaucoup de choses ont changé. Les sources sont parfois oubliées, les anciennes ruelles ont été transformées, les maisons se sont vidées, les jeunes sont partis et les habitudes d'autrefois disparaissent peu à peu.

Le bruit des seaux qui revenaient de la source appartient désormais à un autre temps.

Les pas de Hadda ne résonnent plus dans les ruelles de Tanaqucht.

La porteuse d'eau n'est plus là. Mais son souvenir demeure.

Il demeure dans la mémoire de ceux qui l'ont connue, dans les récits transmis par les anciens et dans ces histoires simples qui risquent de disparaître si personne ne prend le temps de les raconter.

Hadda n'était peut-être pas une femme célèbre. Elle n'a pas laissé de monument. Elle n'a pas eu son nom dans les journaux. Elle n'a pas connu les honneurs. Mais elle a laissé quelque chose de beaucoup plus précieux : un souvenir humain.

Celui d'une femme aveugle de naissance qui connaissait son village mieux que beaucoup de voyants.

Celui d'une femme qui marchait seule vers la source, parfois sous la pluie, parfois dans la neige, parfois pieds nus, portant sur elle le poids de l'eau et, avec elle, celui d'une existence difficile.

Celui d'une femme qui avait appris à voir avec ses mains, à écouter avec son cœur et à se diriger grâce à la mémoire.

Et lorsque je pense aujourd'hui à Hadda, je l'imagine encore dans les anciennes ruelles de Tanaqucht, son pas prudent mais décidé, allant vers la source avec cette force tranquille qui était la sienne.

Je l'imagine avançant dans le silence du matin, guidée par les sons familiers du village.

Peut-être entendait-elle le vent dans les arbres. Peut-être reconnaissait-elle les voix des femmes. Peut-être sentait-elle l'odeur de la terre mouillée après la pluie.

Et peut-être, lorsqu'elle rentrait à la maison avec son eau, savait-elle simplement qu'elle était arrivée à destination grâce au mur qu'elle reconnaissait sous sa main, à la pierre qu'elle connaissait sous son pied ou à la porte qu'elle avait mille fois touchée.

Elle ne voyait pas Tanaqucht. Mais Tanaqucht, elle, était profondément inscrit en elle.

Hadda fut une femme admirable et digne. Malgré son handicap, elle ne fut jamais une charge pour ceux qui l'avaient recueillie. Elle avait trouvé sa manière d'être utile, sa manière d'exister parmi les autres et surtout sa manière de rester debout.

Aujourd'hui encore, son histoire nous rappelle que certaines vies, les plus modestes en apparence, méritent d'être racontées.

Parce qu'elles ont porté, sans bruit, une part de l'âme du village.

Et Hadda, la porteuse d'eau, a porté bien plus que des seaux. Elle a porté sa dignité, son courage et, avec eux, un petit morceau de la mémoire de Tanaqucht.

Lyazid Ouali, la mémoire vivante de Guenzet.

NB: retrouvez cet article sur Bookelis.com: "les gens qui font mon village"

Lisez aussi: Arfiche Meriama

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mardi 8 septembre 2026

Arfiche Meriama

Arfiche Meriama

De Tanaqucht aux tatamis,

le parcours d’une pionnière de l’Aïkido féminin



"Arfiche Meriama, originaire de Tanaqucht à Guenzet, est une pionnière de l’Aïkido féminin en Algérie. Découvrez son parcours, son 6e Dan, son engagement et son œuvre de transmission."


Il est des parcours qui dépassent largement le cadre d’une carrière sportive. Celui d’Arfiche Meriama, originaire de Tanaqucht, à Guenzet, appartient à cette catégorie.

Fille de Bachir Arfiche et de Rabia Zoukikha, Meriama est la sixième d’une fratrie de dix enfants. Issue d’une famille nombreuse et profondément attachée à ses racines, elle a construit, au fil des décennies, un parcours exceptionnel dans un domaine où les femmes étaient encore très peu nombreuses lorsqu’elle fit ses premiers pas : l’Aïkido.

Son histoire est celle d’une femme qui a choisi très tôt la voie de la discipline, de la persévérance et de la transmission.

Nous sommes en 1982 lorsque la jeune Meriama découvre l’Aïkido sous la direction du maître Rabah Achour (Sensei).

À cette époque, les arts martiaux demeurent encore relativement peu développés en Algérie et leur pratique par les femmes est loin d’être courante. Pour une jeune femme, choisir de s’engager dans une telle discipline demandait donc une véritable volonté et une grande détermination.

Meriama ne s’est pourtant pas contentée de découvrir l’Aïkido : elle s’y est investie avec une constance qui allait progressivement transformer cette première expérience en une véritable vocation.

Année après année, entraînement après entraînement, elle a construit son parcours avec patience. Elle a appris que la progression dans l’Aïkido ne se mesure pas uniquement au nombre de techniques maîtrisées ou aux grades obtenus, mais aussi à la capacité de travailler sur soi-même.

Cette longue fidélité à la discipline l’a conduite à atteindre aujourd’hui le grade de ceinture noire 6e Dan, faisant d’elle l’une des pratiquantes les plus haut gradées au niveau national.

Et, fidèle à l’esprit de l’Aïkido, elle ne considère pas ce grade comme une fin. Elle poursuit encore son cheminement et prépare actuellement un grade international de 4e Dan auprès de l’Aikikai.

Mariama a eu l'honneur de recevoir un Diplôme de Mérite en tant que plus ancienne pratiquante d'Aïkido et femme la plus haut gradée en Algérie.

C'est une distinction méritée qui concrétise toutes ses années d'engagement.


Cette volonté de continuer à apprendre, même après plusieurs décennies de pratique, résume parfaitement sa conception de l’Aïkido : on ne cesse jamais de progresser, parce que le véritable adversaire que l’on doit apprendre à maîtriser est soi-même.

Mais le parcours de Meriama prend une dimension encore plus importante lorsqu’elle décide de mettre son expérience au service des autres.

Elle devient la première présidente de la Commission Féminine d’Aïkido, responsabilité qu’elle exerce avec engagement et dévouement.

Son ambition est alors de permettre à davantage de femmes et de jeunes filles de découvrir cette discipline et de leur montrer que les arts martiaux ne sont pas réservés aux hommes.

Elle fonde et dirige également une section dédiée aux femmes, dans laquelle elle s’investit personnellement pour encourager, former et motiver les nouvelles pratiquantes.

Son engagement dépasse même l’enseignement. 

Consciente que l’accès au matériel peut constituer un obstacle pour certaines débutantes, elle contribue à leur fournir des équipements, des hakama, des ceintures ainsi que des armes d’entraînement.

Ce geste peut paraître simple, mais il traduit une philosophie profonde : ouvrir une porte, donner les moyens d'entrer et surtout donner envie de rester.

Après des décennies consacrées à l’Aïkido, Meriama est devenue à son tour une femme de transmission.

Son enseignement s’appuie sur une exigence technique particulière. 

Elle accorde une grande importance au travail des immobilisations, notamment le Katame-waza, aux déplacements Sokuhō idō, ainsi qu’au principe fondamental du Kuzushi, le déséquilibre qui permet d’exécuter les techniques avec efficacité et contrôle.

Mais derrière la précision des gestes, il existe une autre dimension de son enseignement : celle des valeurs traditionnelles du dojo.

Le respect du partenaire, la discipline, l’humilité, la patience, la maîtrise de soi et la recherche permanente de la perfection font partie intégrante de son approche.

Car pour Meriama, apprendre une technique sans apprendre à se maîtriser soi-même serait passer à côté de l’essentiel.

Cette conception de la transmission trouve également un prolongement dans son parcours professionnel. Diplômée d’État en éducation du premier degré, elle possède une formation qui vient naturellement renforcer son rôle d’enseignante et d’accompagnatrice.

L’éducatrice et la pratiquante d’Aïkido se rejoignent ainsi dans une même philosophie : apprendre, transmettre et faire grandir les autres.

Auprès des jeunes filles qu’elle accompagne, Meriama ne cherche pas seulement à former des pratiquantes techniquement compétentes. Elle veut également leur donner confiance en elles, leur apprendre à persévérer et à affronter les difficultés avec calme.

Pour Meriama, l’Aïkido n’a jamais été un simple sport de combat.

C’est un art de vivre, une discipline qui permet de travailler simultanément le corps et l’esprit.

La pratique apprend à contrôler ses gestes, mais aussi ses émotions. Elle enseigne la patience lorsque la technique ne vient pas immédiatement, la concentration lorsque l’esprit se disperse et la sérénité lorsque survient une situation difficile.

L’Aïkido permet ainsi de mieux comprendre une vérité essentielle : la force véritable ne réside pas toujours dans la confrontation, mais dans la capacité à conserver son équilibre et sa maîtrise de soi.

C’est cette philosophie que Meriama souhaite transmettre aux générations futures.

De Tanaqucht à une reconnaissance nationale

L’histoire d’Arfiche Meriama est aussi, quelque part, celle de Tanaqucht et de Guenzet.

Partie d’un village de la montagne, elle a construit durant plusieurs décennies un parcours qui l’a conduite à occuper une place importante dans l’Aïkido féminin algérien.

Elle appartient à cette génération de femmes qui ont dû ouvrir elles-mêmes le chemin pour celles qui allaient venir après elles.

Son mérite est donc double : avoir atteint un très haut niveau dans sa discipline et avoir contribué à rendre cette discipline plus accessible aux femmes.

Un héritage pour les générations futures

Aujourd’hui encore, son parcours se poursuit. Mais après tant d’années consacrées à l’Aïkido, son plus bel héritage ne se mesure probablement pas uniquement à son 6e Dan, à ses responsabilités ou aux distinctions qu’elle a pu obtenir.

Il se mesure surtout à travers toutes celles qu’elle a encouragées, formées et accompagnées.

Chaque jeune fille qui franchit la porte d’un dojo, chaque pratiquante qui noue sa première ceinture, chaque élève qui apprend à tomber puis à se relever, porte quelque chose de cette transmission.

Arfiche Meriama est de ces femmes qui ne se contentent pas de suivre un chemin : elles contribuent à en tracer un pour les autres.

Son histoire mérite d’être racontée parce qu’elle est à la fois celle d’une sportive, d’une éducatrice, d’une enseignante et d’une pionnière du sport féminin.

Et derrière la ceinture noire, derrière les grades et les années d’entraînement, demeure une femme originaire de Tanaqucht, une enfant d’Ith Yaala qui a porté ses racines avec elle tout au long d’un parcours placé sous le signe de la discipline, de la patience, de l’harmonie et de la transmission.


L.Ouali septembre 2026. la mémoire vivante de Guenzet.

lisez aussi: Dda Bezza N 'quaouéche


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mercredi 19 août 2026

Dda Bezza n’Quaouéche.

Le géant au cœur d’or, 

L’héritage de Dda Bezza n’Quaouéche.



"Dda Bezza n’Quaouéche, figure emblématique de Guenzet n’Ith Yaala, raconté à travers ses anecdotes, sa sagesse, son humour et les souvenirs de la mémoire villageoise kabyle."

À Guenzet n’Ith Yaala, en Basse Kabylie, il y a des hommes dont le souvenir ne disparaît jamais tout à fait. Ils continuent de vivre dans les conversations, dans les plaisanteries que l’on se transmet, dans les anecdotes racontées à la djemaa ou autour d’un café. Dda Bezza n’Quaouéche était de ceux-là.

Son vrai nom était Zouaoui Mohand Ameziane, né en 1909 et décédé en 1992. Il était le fils d’Ahmed et de Tassadit Boulekendil, originaires d’Aghelad n’Salah,  ce nom que l’on expliquait autrefois par le tas de pierres ou le mur servant à délimiter la propriété de Salah.

Dda Bezza n’était pas un homme imposant par la taille. Bien au contraire. Mais il suffisait qu’il ouvre la bouche pour que tout le monde l’écoute. Il avait ce mélange assez rare d’intelligence, de malice, de bon sens et d’humour qui faisait de lui un personnage à part.

Marchand ambulant, grand marcheur, habitué aux routes et aux marchés, il connaissait les hommes et leurs petites faiblesses. Il savait surtout en rire, sans forcément les vexer. 

Chez lui, la plaisanterie n’était jamais très loin d’une vérité.

Dda Bezza avait le verbe facile et la réponse rapide. Il pouvait se retrouver dans une situation embarrassante et, en quelques mots, retourner complètement la situation.

On raconte qu’un jour, à Lota n’Souk, un lieutenant de l’armée coloniale cherchait un homme recherché. Il s’approcha de Dda Bezza et lui montra une photographie, lui demandant s’il reconnaissait la personne.

Dda Bezza prit la photo, la regarda longuement. Puis, faisant semblant d’avoir du mal à distinguer les détails, il répondit avec le plus grand sérieux :

— Mais mon capitaine, ce n’est point une dame que voilà !

Il fallait être Dda Bezza pour sortir une pareille réponse dans une situation où la prudence était pourtant de mise.

Il avait cette façon bien à lui de jouer avec les mots et de laisser son interlocuteur se débrouiller avec le reste.

Même avec l’imam, il ne se privait pas.

Lorsqu’on lui reprochait ses retards ou ses absences aux prières matinales, il trouvait toujours une justification qui faisait sourire :

— Parfois, il faut aussi contenter l’autre… le diable !

Ce genre de réponse lui ressemblait. Il ne cherchait pas à provoquer. Il aimait simplement cette petite étincelle qui faisait rire l’assemblée.

Dda Bezza avait aussi quelque chose du poète, mais sans jamais se prendre pour un poète. Ses paroles étaient celles d’un homme qui avait beaucoup observé et beaucoup vécu.

Un jour, lors d’une assemblée villageoise, quelqu’un lui demanda :

— Dda Bezza, partage donc avec nous un peu de ta sagesse.

Il resta un instant silencieux avant de répondre :

— Les mots, c’est comme les éternuements : ils jaillissent sans prévenir. On ne les commande pas !

Chez Dda Bezza, les meilleures paroles semblaient sortir naturellement, comme si elles avaient attendu leur heure. Il ne préparait pas ses bons mots. Ils venaient quand ils devaient venir.

Dda Bezza était un grand marcheur, connaissait les chemins, les raccourcis, les sentiers et les villages. Il pouvait parcourir de longues distances sans donner l’impression de se fatiguer. La marche faisait partie de sa vie.

À ceux qui s’étonnaient de le voir toujours sur les routes, il répondait avec son sourire malicieux :

— Si on s’usait en marchant, j’en serais arrivé aux genoux !

Une phrase simple, mais qui lui ressemble tellement qu’on pourrait presque l’entendre aujourd’hui.

Il avait cette manière de transformer les difficultés de la vie en plaisanteries. Peut-être était-ce aussi une façon de mieux les supporter.

Parmi les histoires qui se racontent encore à son sujet, il y en a une qui mérite particulièrement d’être conservée.

Un jour, Dda Bezza avait accompagné un homme au marché. 

La journée avait été bonne et ils avaient réalisé quelques bénéfices. Mais son compagnon, quelque peu avare ou simplement têtu, ne voulait rien partager avec Dda Bezza.

Sur le chemin du retour, ils arrivèrent devant une rivière gonflée par les eaux.

Dda Bezza regarda le courant et conseilla à son compagnon d’attendre. Le passage était dangereux.

Mais l’homme, sûr de lui, ne voulut rien entendre.

— Ça passe !

Il entra dans l’eau.

Quelques instants plus tard, le courant l’emporta. Il se retrouva en difficulté et se mit à appeler Dda Bezza à son secours.

Dda Bezza, resté sur la rive, ne perdit pas son calme. Il lui lança simplement :

— Ne t’inquiète pas ! Les profits sont bien au sec avec toi !

Même dans une situation aussi dangereuse, il trouvait encore le moyen de plaisanter.

Avec le recul, je crois que c’est ainsi que les villages fabriquent leurs légendes. Pas avec des statues ni avec de grands discours, mais avec des hommes ordinaires qui, par leur personnalité, finissent par devenir inoubliables.

Dda Bezza était de ces hommes-là.

Il n’était ni riche ni puissant. Il n’avait pas besoin de l’être. Sa richesse était ailleurs : dans son intelligence, dans son expérience, dans sa capacité à comprendre les hommes et surtout dans cette liberté d’esprit qui lui permettait de ne jamais se laisser enfermer dans les convenances.

Il pouvait être moqueur, parfois même franchement taquin. Mais derrière ses plaisanteries, il y avait un homme généreux, attentif aux autres et profondément attaché à son village.

C’est pour cela que le titre de « géant au cœur d’or » lui va si bien.

Le géant n’est évidemment pas celui de la taille. C’est celui de la personnalité. 

Celui dont la présence dépasse largement sa propre personne. Et le cœur d’or, c’est cette bonté que les années n’ont pas effacée de la mémoire de ceux qui l’ont connu.

Aujourd’hui encore, lorsque son nom revient dans une conversation, il y a presque toujours une histoire qui suit. Une autre plaisanterie. Une autre marche. Une autre réponse. Une autre facétie.

Et c’est peut-être cela, le véritable héritage de Dda Bezza n’Quaouéche : des histoires que les uns racontent aux autres et qui, à force d’être transmises, empêchent un homme de disparaître complètement.

À la djemaa, à Lota n’Souk, dans les maisons ou sur les chemins du village, son nom appartient désormais à la mémoire collective.

Dda Bezza est parti depuis longtemps.

Mais son rire, lui, semble avoir trouvé le moyen de rester.

Et lorsqu’on commence à parler de lui, on comprend vite pourquoi : avec Dda Bezza, on n’en finit jamais. Il était, à lui seul, un puits presque intarissable d’histoires.


Lyazid Ouali , la mémoire vivante de Guenzet.


Lisez aussi: le village Kabyle.


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dimanche 16 août 2026

La poterie, une école à part entière pour les enfants.

                                             La poterie, 
                      une école à part entière pour les enfants.


"La poterie, une véritable école pour les enfants de Guenzet : transmission du savoir-faire kabyle, développement de la créativité et préservation du patrimoine ancestral."


La poterie est bien plus qu’une activité artisanale ou qu’un simple objet du quotidien. Elle constitue un héritage millénaire, un patrimoine vivant et, surtout, un formidable outil d’apprentissage. Elle établit un lien précieux entre la mémoire collective et l’avenir, entre la main et l’esprit, entre l’enfant et son environnement. Lorsqu’elle est transmise aux jeunes générations, elle devient une véritable école de la vie.

À Guenzet, à ma grande surprise! au cœur de nos villages, entre les oliviers et les figuiers, est naît une école bien particulière : une école de poterie destinée aux enfants. Pour certains, une telle initiative pourrait paraître banale, voire simplement ludique. Pourtant, derrière le geste apparemment simple qui consiste à prendre une poignée d’argile et à lui donner une forme, se cache une démarche profondément éducative.

Modeler la terre, c’est apprendre à observer, à réfléchir, à construire et à recommencer. L’enfant découvre que la matière ne se laisse pas toujours dompter immédiatement et que la réussite exige du temps, de la patience et de la précision. 

Il apprend également que l’erreur n’est pas nécessairement un échec : elle peut devenir une étape vers une meilleure réalisation.

L’enseignement de la poterie peut ainsi répondre à plusieurs objectifs essentiels. 

Il permet d’abord de transmettre des techniques ancestrales et de rappeler comment les générations précédentes fabriquaient les objets nécessaires à leur vie quotidienne. 

Il contribue ensuite à l’éducation de l’enfant par le travail manuel, la discipline et la créativité. Enfin, il favorise son intégration dans la communauté en lui faisant découvrir une activité collective fondée sur l’échange, l’entraide et la transmission.

Sur le plan du développement de l’enfant, les bénéfices sont nombreux.

Sur le plan cognitif, la poterie développe la concentration, la patience et la capacité à anticiper. 

L’enfant doit imaginer son objet, réfléchir à sa forme, choisir ses dimensions, organiser les différentes étapes de sa réalisation et parfois corriger ses erreurs.

Sur le plan moteur, elle sollicite particulièrement la motricité fine, la coordination entre l’œil et la main et le sens du toucher. 

Les doigts apprennent progressivement à exercer la bonne pression sur la matière, à la modeler et à lui donner une forme précise.

Sur le plan émotionnel, la poterie apprend à accepter la frustration et l’imperfection. 

Une pièce peut se fissurer, se déformer ou même se casser après la cuisson. 

L’enfant découvre alors qu’il faut recommencer, persévérer et parfois chercher une autre manière de faire. 

À l’inverse, lorsqu’il réussit, il éprouve la satisfaction légitime d’avoir créé quelque chose de ses propres mains.

La poterie possède également une importante dimension artistique et culturelle. Elle ouvre l’enfant à l’esthétique, aux formes, aux couleurs, aux motifs et à l’histoire des objets. 

Elle lui permet de comprendre que l’art n’est pas seulement exposé dans les musées : il peut aussi être présent dans une assiette, une cruche, un vase ou un objet fabriqué autrefois par les femmes et les hommes de son propre village.

Chaque forme, chaque motif et chaque décoration peuvent raconter une histoire. 

La poterie devient alors un véritable langage visuel dans lequel se transmettent des valeurs, des croyances, des habitudes et des fragments de mémoire collective.

En Kabylie, cette dimension prend une importance particulière. 

La poterie traditionnelle fait partie de ces savoir-faire qui ont accompagné la vie quotidienne de nombreuses générations. Elle constitue un témoignage matériel d’une culture longtemps transmise essentiellement par la parole, le geste et l’apprentissage familial.

Faire découvrir cette tradition aux enfants, ce n’est donc pas simplement leur apprendre à fabriquer des objets. 

C’est leur donner les moyens de comprendre d’où ils viennent et de mesurer la valeur de ce que leurs ancêtres ont créé avec des moyens simples. C’est aussi leur montrer que le patrimoine n’est pas une chose figée dans le passé : il peut continuer à vivre, à évoluer et à trouver sa place dans le monde contemporain.

Une école de poterie pourrait également rapprocher l’école de la famille. L’enfant pourrait rapporter chez lui une pièce qu’il a réalisée, l’offrir à ses parents ou à ses grands-parents et raconter comment il l’a fabriquée. 

Le simple objet deviendrait alors un support de dialogue entre les générations. 

Le grand-père pourrait reconnaître un motif ancien, la grand-mère expliquer l’usage d’une ancienne cruche, et l’enfant découvrir que ce qu’il vient d’apprendre à l’école faisait autrefois partie de la vie quotidienne de sa famille.

Cette transmission intergénérationnelle est essentielle. Une culture disparaît rarement d’un seul coup ; elle s’efface progressivement lorsque les gestes ne sont plus transmis, lorsque les objets ne sont plus fabriqués et lorsque les jeunes générations ne connaissent plus leur signification.

La poterie peut donc devenir un moyen concret de lutter contre cet oubli.

Elle peut également contribuer à l’ouverture sur le monde. Les objets en terre cuite existent dans pratiquement toutes les civilisations. 

Comparer les formes, les techniques et les motifs d’ici avec ceux d’autres régions d’Algérie ou d’autres pays permettrait aux enfants de découvrir la diversité culturelle et de comprendre que chaque peuple possède ses propres manières de raconter son histoire à travers l’art.

Ainsi, une école de poterie à Guenzet ne serait pas seulement un atelier où l’on apprend à travailler l’argile. Elle pourrait devenir un espace d’éducation, de création, de transmission et de sauvegarde du patrimoine.

Elle enrichirait le patrimoine culturel du village tout en participant au développement intellectuel, manuel, artistique et social de l’enfant. Elle donnerait également une valeur nouvelle à un savoir-faire ancestral qui risque, comme beaucoup d’autres, de disparaître s’il n’est pas transmis.

Il ne faut donc pas considérer cette initiative comme une simple activité récréative. Derrière la terre façonnée par les petites mains d’un enfant se trouvent l’histoire de notre peuple, la mémoire de nos villages et une partie de notre identité.

Que cette école puisse devenir un exemple, une source d’inspiration et un encouragement pour toute notre communauté. 

Préserver la poterie, ce n’est pas seulement préserver quelques objets anciens : c’est préserver une partie de nous-mêmes et transmettre aux générations futures les racines qui leur permettront de mieux comprendre leur avenir.

Aux créateurs de cette école, j’adresse mes plus sincères remerciements et toute ma reconnaissance pour cette belle initiative, qui contribue à transmettre notre savoir-faire, à préserver notre patrimoine et à offrir à nos enfants une précieuse passerelle entre leur passé et leur avenir.

L.Ouali, la mémoire vivante se Guenzet.

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