Mohand u Idir,
l’homme qui portait le silence de Guenzet
Ce matin-là, fidèle à une habitude presque rituelle, nous nous retrouvions à la sortie de la mosquée El Qods, juste après la prière de l’aube.
La nuit s’effaçait à peine, laissant derrière elle une fraîcheur encore vive qui piquait les joues et réveillait les esprits.
Le ciel, d’un bleu hésitant, s’éclaircissait lentement, tandis que les premières lueurs du jour caressaient les toits du village.
Autour de nous, les hommes échangeaient des salutations simples, mais pleines de chaleur. Les voix étaient basses, respectueuses de ce moment suspendu entre nuit et jour.
On entendait encore, comme en écho, le murmure des dernières invocations, mêlé au frottement discret des pas sur les pavés légèrement humides. C’était un instant de paix, presque sacré, où le temps semblait ralentir.
C’est alors que surgit Mohand u Idir, fils de Dda Bezza n'quaouéche. Sa démarche trahissait une agitation inhabituelle.
Son visage, tendu, semblait portait les marques d’une nuit sans repos.
Il s’approcha de moi d’un pas vif, les yeux brillants d’une colère contenue.
— Tu as vu ? lança-t-il sans même prendre le temps de saluer correctement.
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit !
Je le regardai, surpris par l’intensité de son trouble.
— Pourquoi donc ? demandai-je, intrigué.
Il inspira profondément, comme pour retenir un flot d’indignation qui menaçait de déborder.
— À cause d’un jeune… Un impertinent ! Il s’est moqué de moi ! À mon âge… peux-tu imaginer cela ?
Il marqua une pause, cherchant ses mots, ou peut-être savourant déjà l’effet de son récit sur son auditoire naissant.
— Hier, en plein souk, devant tout le monde… reprit-il, la voix tremblante, ce garçon m’a interpellé… pas par mon nom… non ! Par un sobriquet !
Il ferma les yeux un instant, revivant la scène avec une intensité presque théâtrale, puis lâcha, comme une gifle :
— « Hé, toi, le Rouget ! »
Ses poings se serrèrent, ses épaules se raidirent.
— Comme si je n’avais pas de nom ! Comme si j’étais un étranger dans mon propre village ! Et pourtant… ce jeune me connaît. Il sait très bien qui je suis.
Peu à peu, les hommes se rapprochèrent. Un cercle se forma autour de nous, attiré par la tension de ses paroles. Les regards se croisaient, les têtes se secouaient lentement.
Chez nous, le respect des anciens n’est pas une simple règle : c’est un pilier. Une frontière invisible qu’on ne franchit pas sans conséquences.
Un silence lourd s’installa.
— Qui était ce jeune homme ? demandai-je finalement.
— Un fils de bonne famille, répondit-il avec amertume. Le fils d’Amar l’épicier. Comme quoi… l’éducation ne fait pas tout.
— Et ce sobriquet… « le Rouget » ? insistai-je.
Il leva les mains au ciel, exaspéré.
— Voilà bien ce qui me ronge ! Je n’en sais rien ! Certains n’ont que ça à faire… coller des noms aux gens, comme des étiquettes… par pure méchanceté.
Il balaya l’assemblée du regard, cherchant approbation, soutien, peut-être même complicité.
C’est alors que Daoud, l’un des sages du village, homme mesuré et respecté, s’avança légèrement. Sa voix, posée, contrastait avec l’agitation de Mohand u Idir.
— Mohand u Idir… dit-il calmement, ne laisse pas les paroles d’un ignorant troubler ta paix. Ceux qui te connaissent ne t’appelleront jamais autrement que par ton vrai nom. Un sobriquet… n’existe que si tu lui donnes de l’importance.
Quelques hochements de tête approuvèrent ses paroles.
Mais Mohand u Idir n’était pas homme à se calmer si vite. L’humiliation ,réelle ou imaginée, semblait encore brûler en lui.
— Il faut lui apprendre le respect ! s’emporta-t-il. Un jeune qui oublie les anciens… c’est un arbre aux racines pourries !
Nous l’écoutions, mi-sérieux, mi-amusés. Il parlait avec fougue, gesticulait, levait les bras, baissait la voix, puis la haussait à nouveau… exactement comme le faisait son père autrefois.
Car, au fond, nous savions tous.
Il n’y avait peut-être jamais eu de
« Rouget ».
Ni d’affront.
Ni même de jeune insolent.
Ceux qui connaissaient Mohand u Idir savaient qu’il avait ce don rare : celui de transformer le vide en histoire, le silence en scène, et les matins ordinaires en petits théâtres vivants.
Puis, après une pause soigneusement calculée, il conclut d’un ton grave, presque solennel :
— Nous allons voir… Avec moi, ça ne restera pas sans réponse.
Un éclat de rire général fendit l’air encore frais du matin. La tension se dissipa aussitôt, comme une brume balayée par le soleil naissant.
Les visages s’éclairèrent, les épaules se détendirent, et chacun reprit lentement son chemin.
En descendant vers Souk Wadda, une pensée me traversa, douce et mélancolique.
À la mosquée, il n’y avait presque plus de vieux.
Ceux qui, autrefois, occupaient ces mêmes places, avaient disparu, emportés par le temps, un à un, sans bruit. Et voilà que, sans même nous en rendre compte, d’autres avaient pris leur place.
Les Mohand u Idir, les Youcef, les Daoud, les Yahia, les Madjid, les Abdelhamid, les Ramtan, les Noureddine… étaient devenus, à leur tour, les visages du matin.
Le temps n’avait rien brusqué.
Il avait simplement continué son œuvre, avec cette lenteur implacable qui ne demande la permission à personne.
Et nous, sans y prendre garde, nous avons vieilli avec les autres.
Lyazid Ouali, l'écrivain,de la mémoire vivante.
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