Si Ighdem m'était conté

            Si Ighdem m’était conté.                Pour que nul n'oublie, Guenzet. 


En cet après-midi de mai 1957, à la saison éclatante du printemps, un enfant desept ans, pieds nus, les cheveux au vent, dévalait à toute allure le monticule d’Akerou H’mana.

Sur le sentier escarpé qui traversait les champs, il courait vers le village d’Ighdem, une bourgade de trente-cinq maisons nichée en plein maquis, entre Guenzet et Aourir Eulmi.

Il criait à tue-tête, la gorge déployée :

— « La fin du monde est pour demain ! Ô gens du village, préparez-vous, la fin est proche ! »

Les villageois, affairés aux champs, ne lui prêtaient guère attention. Seul Hadj Lakhder Bahmed, debout au seuil de sa porte, répliqua froidement :

— « Tais-toi, espèce de morveux ! C’est tout ce que tu nous souhaites, avec la dureté de la vie et l’armée française sur le dos ? »

Au fond de lui, le vieillard avait senti venir le vent du malheur. Son pressentiment était juste : le malheur planait sur le village depuis la veille. Un secret qu’il conservait jalousement, en homme averti, de peur de semer la panique.

Il faut dire que la vie à Ighdem, petit village isolé, était rude. Les familles Bahmed et leurs apparentés y vivaient en autarcie, se suffisant par le travail de la terre. Ils menaient une existence paisible, jusqu’à ce jour où tout allait basculer.

À l’aube, Hadj Lakhder sortit faire ses ablutions à l’appel du muezzin. Là-haut, sur la crête, il aperçut des ombres furtives, à peine visibles dans la lumière naissante. Elles se faufilaient silencieusement entre les arbres et les broussailles.

Sentant le danger, il rentra précipitamment et réveilla femmes et enfants :

— « Les soldats sont là ! Ils encerclent le village ! Cachez vite les enfants et les adolescents ! Aux hommes de fuir ! L’armée française ne fera aucun cadeau ! »

En vérité, le vieillard savait déjà. La veille, un groupe de moudjahidines avait bivouaqué dans un gourbi à la lisière de la forêt. L’abri leur servait de cache, de lieu de repli et de planification.

La veille encore, le groupe s’était accroché avec un bataillon de parachutistes stationné à Ith Hafed, non loin de la rivière Nith Halla, face au mont escarpé de Thilla. Lors du repli, un djoundi avait perdu le chargeur de son fusil mitrailleur. Son chef lui avait ordonné de le récupérer coûte que coûte.

Résigné, le djoundi passa la journée à ratisser la zone de combat, sans succès. Pris de peur et hanté par les représailles, il décida de se rendre à l’ennemi avec armes et bagages. Il livra alors de précieux renseignements à l’armée française, qui lança une descente sur le village pour traquer les moudjahidines.

Surpris, les hommes de l’ALN se replièrent vers la rivière Tassift Nith Halla.

Le soleil était au zénith lorsque les soldats prirent position aux quatre coins du village. Ils rassemblèrent les hommes restés sur place.

Soudain, des rafales d’armes automatiques déchirèrent le silence. L’écho venait de la rivière : les moudjahidines se retrouvaient face à la 19ᵉ division d’infanterie, 4ᵉ régiment de dragons, 4ᵉ escadron basé à El Main, SAS d’ith Hafed.

La bataille faisait rage. Les soldats stationnés au village rejoignirent leurs collègues pour encercler le groupe.

En chemin, ils tombèrent sur l’Hadi Bahmed, parti relever ses pièges. Ce jour-là, il prit la plus mauvaise décision de sa vie : nul ne retrouva jamais sa trace.

Pendant ce temps, Ouali Saïd et son cousin Mouloud Bahmed, cachés dans le mangeoire à bestiaux, profitèrent de l’absence momentanée des soldats pour fuir. Arrivés près de la dernière maison, ils croisèrent Salah Bahmed, assis sur le perron.

— « Qu’attends-tu pour fuir ? » lança Saïd. Salah, naïf ou résigné, répondit :

— « Les soldats m’ont dit de rester là. »

Les deux enfants prirent leurs jambes à leur cou, courant à perdre haleine, sans savoir où aller. L’essentiel était d’échapper à la menace qui pesait sur eux et sur tous les villageois.

Ils traversèrent monticules, ravins et bois, jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés par des appels presque inaudibles venus des fourrés : c’était un autre groupe de moudjahidines, dont faisaient partie Ouali Mouloud et Belouchet Mouloud.

Le soir, après une rude bataille, les soldats remontèrent au village. Sur les quarante moudjahidines, onze étaient tombés.

Salah était toujours là. Ils l’emmenèrent. Puis, non loin des maisons, ils capturèrent l’Hadi Bahmed. Tous deux furent exécutés de sang-froid, au lieu-dit Takharoubth.

En 2010, la famille Bahmed y érigea une stèle en leur mémoire et celle de tous les martyrs.

Dès mai 1957, l’ordre d’évacuation du village fut donné. Ighdem fut abandonné, puis rasé par l’armée coloniale.

Aujourd’hui, il ne reste que des ruines. Mais ne dit-on pas que même les ruines ont des couleurs ?

Le cœur en lambeaux, les Bahmed quittèrent à jamais Ighdem. Certains s’établirent à Guenzet, d’autres à Sétif, Alger, ou en France, où ils possédaient également toits et biens.

— Le capitaine Gauthey, commandant du 1ᵉʳ escadron, trouva la mort à l’est de Guenzet le 28 mars 1960.

— El Main : capitaine Georges Laurent (1957–1959), capitaine Schlagdenoffen (1959–1960), capitaine Weil (1960–1961), surnommé « Piton rouge », capitaine Caznav (1961–mai 1962).

— Témoignage du soldat Naour Albert, affecté à El Main, narré par Gozzi Marcel. — Témoignages de : Saïd Ouali, Bahmed Ouali et Mouloud Bahmed.

Octobre 2014.

Écrivain de la mémoire vivante.

👉 Lire aussi :

👉 /Ighdem-guenzet-village-kabyle.

#Guenzet#mémoirekabyle#Histoired'algerie#cultureberbère#portraitskabyles#oualilyazid




Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

"Thala n'tquitount"

Ali Hafri

La cueillette des olives