L'allemand qui a fait perdre la tête à ma tante.
L’Allemand.qui a fait perdre la tête à ma tante ! (Alzheimer).
"J’écris pour ceux qui ne parlent plus.
Pour ceux que le temps efface lentement.
Pour ces gestes simples – une parole à la sortie de la mosquée, une présence au seuil d’une maison, un regard échangé dans le silence – qui composent la richesse invisible de nos villages."
Je me souviens d’elle lorsqu’elle était consciente, éveillée, douce comme le miel.
Attentionnée et vertueuse à souhait, elle prenait plaisir à être aux petits soins chaque fois qu’on lui rendait visite.
Notre tante, la quatrième de la fratrie des enfants de Lakhder Bahmed, appelée couramment « Lala » dans la famille, était une dame dont les gestes et le regard débordaient de tendresse et d’amour.
Courageuse dans l’effort, passionnée par le travail de la terre, « Lala » rayonnait d’un calme olympien et d’une endurance indescriptible.
Elle supportait stoïquement et silencieusement les déboires de la vie. Elle acceptait gracieusement, sans jamais rechigner, ce que Dieu lui offrait.
Elle avait perdu son mari, mort au combat à la fleur de l’âge.
Ce départ, elle l’avait vécu dans la douleur et une grande colère.
La voilà à la croisée des chemins, perdue, sans ressources, avec des bouches à nourrir.
Elle dut assumer le rôle autrefois dévolu au père de famille : à son tour d’aller au combat, d’affronter la guerre et la vie.
Son pain quotidien se résumait à une bataille sans fin, arrachant parcimonieusement à la terre sèche et inféconde ce qu’elle renfermait de précieux.
Travailler dur, de l’aurore au coucher.
Lève-tôt, couche-tard, s’approvisionner en eau à la fontaine, s’occuper du bétail, laver, habiller les enfants.
Elle était le père, sans jamais oublier son rôle de mère.
Elle le faisait admirablement et courageusement, comme le faisaient toutes les femmes de Kabylie.
Une seconde fois, la voilà encore face à l’adversité, lorsque apparurent les premiers signes de sa maladie.
Elle avait fréquemment des trous de mémoire.
Sa langue semblait alors paralysée, engourdie.
Elle éprouvait d’insurmontables difficultés à prononcer les mots, à retrouver les objets courants, à reconnaître les lieux.
À cet instant, pour un laps de temps, elle paraissait perdue, ne retrouvant plus ses repères.
Puis, comme par enchantement — tel un éclair dans un ciel serein, une lumière qui redonne vie — elle reprenait soudainement conscience de son état, murmurait joyeusement quelques mots à l’entourage et s’excusait pudiquement de son égarement.
Je me souviens : quelque temps après, les troubles devinrent de plus en plus évidents, surtout pour la mémoire courte.
Difficulté à se souvenir des personnes rencontrées, à se rappeler des événements importants.
Une gêne manifeste à trouver le bon mot, le bon nom.
L’oubli et la confusion du temps et du lieu devenaient une obsession.
Tantôt, notre tante bien-aimée, toute joyeuse, le sourire aux lèvres, prenait plaisir à nous parler des lieux et des personnes avec une précision incroyable.
Tantôt, plaintive et dépressive, elle s’exaltait dans ses amertumes, racontant ses déboires et ses lointains souvenirs.
Tantôt, soudainement, sans signes annonciateurs — comme un voile qui tombe — elle oubliait tout, ne se souvenait plus de ce qu’elle disait, ne sachant où elle était, ni d’où elle venait.
Elle murmurait quelques périphrases, puis plongeait dans un mutisme total et sombrait dans la mélancolie.
Me voilà à ses côtés. Elle est là, impassible, allongée sur son lit, le regard perdu, inconsciente, déshydratée.
Le corps fatigué, le cerveau étourdi, la respiration saccadée, elle ne communiquait plus.
Elle donnait l’impression d’abandon et de résignation.
Je sentais, dans son regard perdu, dans ses yeux expressifs, dans son apathie, et dans chaque pénible battement de cils, qu’elle me disait :
— « Adieu. »
Elle décède au printemps de tous les combats, le 20 avril 2017 à sept heures du matin.
Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.
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