jeudi 30 juillet 2026

La voix de la montagne

 

                   La voix de la montagne.


"Portrait de Khaled, paysan kabyle resté fidèle à sa terre et à ses bêtes toute sa vie. Extrait d'Azar nith Yaala — Racines, de Lyazid Ouali."


Khaled Bahmed était le benjamin de la fratrie, né et grandi au milieu des bovins et des caprins. Dès ses premiers instants, il s'était épris de la terre, des sillons, des odeurs et des bruits des bêtes. La voix de la montagne l'avait envoûté au point qu'il choisit de vivre paysan — pauvre peut-être, mais toujours digne. Pour lui, peu importait que le pain fût d'orge, de blé ou d'avoine : il devait être blanc, honnêtement gagné à la sueur du front, jamais reçu par courbette ni arraché à la misère des grandes villes.

Il resta au bled et laboura la terre toute sa vie. « Je ne changerais pas une brindille de mon patelin contre tous les avantages de la vie citadine », répétait-il, inébranlable.

Sa terre, souvent difficile, rocailleuse et froide, parfois blessante sous la houe, n'en demeurait pas moins une compagne majestueuse : des chênes et des oliviers tachaient de vert les pentes. Dans sa grange, où le soleil brûlait d'une lumière crue, les vaches et les chèvres traçaient leurs chemins, les poules picoraient en cadence, et une eau limpide jaillissait des sources, portant cette odeur unique de terre et d'herbe séchée.

Le paysan, par nature, aime les grands espaces ; pour les natifs de la campagne, l'horizon est essentiel, presque vital. Khaled, profondément marqué par la perte de sa mère à soixante-cinq ans, puis, peu après, par celle de son père, ne concevait pas d'abandonner son village natal. Au plus profond de son cœur et de sa raison, il savait que c'était là qu'il avait jeté son ancre.

Sa relation avec la nature et les animaux était presque magique. On l'appelait « l'homme qui parlait aux animaux », tant il semblait comprendre leurs regards et leurs gestes.

On raconte qu'un jour son cheval fut volé. Khaled passa des jours à le chercher, interrogeant voisins et marchands sans succès, jusqu'à ce qu'un cultivateur vienne l'avertir : un homme d'un village voisin avait acheté, au souk, un cheval qui pourrait être le sien.

Sans perdre de temps, Khaled se rendit chez l'acheteur. Devant l'homme méfiant, qui exigeait des preuves, Khaled posa la main sur sa poitrine, ferma les yeux comme pour invoquer la mémoire du ventre, et appela son cheval d'une voix basse et profonde. Comme si la voix avait franchi les kilomètres, le cheval, qui se trouvait dans l'écurie, leva la tête, sortit et vint se placer devant Khaled, frottant son encolure contre lui. Ému et convaincu, l'acheteur rendit l'animal sans contrepartie. L'histoire circula longtemps dans les villages, renforçant l'aura de Khaled.

Plus tard, devenu grand-père, il effectua le pèlerinage à La Mecque avec sa femme. De retour, il garda la piété au fond du cœur, mais remit la gandoura et le bâton du pèlerin pour le bleu de travail et la gaule, retournant aux champs. Pour lui, le travail était aussi une forme de dévotion : labourer, semer et récolter relevaient d'un même geste sacré.

Khaled était marié à Hafri Djaouida, d'Axxam Uhafi, issue de la grande famille des Aït Hafi, qui comprend aussi les branches Hafir et Bouchefra. Djaouida donna six filles à la famille : Nacera (1970), mariée à Keddour Djamal ; Zahia (1973), épouse de Djamal Ouglal ; Yamina (1974) ; Rafika (1981), qui épousa son cousin maternel Bouchemla Kamel, fils de la défunte Djamila Bahmed ; Kenza (1984) ; et Latifa. Ils eurent aussi deux fils : Ferhat (1975) et Lakhdar (1988). Djaouida était la sœur de Lahcen, Abbas, Abdelkrim et Ali Uhafi (Hafri), connu autrefois pour ses activités de transport clandestin.

Khaled est décédé le 25 juillet 2021, à l'hôpital de Bougaa.

Extrait du livre Azar nith Yaala — Racines, de Lyazid Ouali

Azar nith Yaala, Racines, Lyazid Ouali, Khaled paysan, Kabylie, mémoire kabyle, vie rurale, montagne, Aït Hafi, généalogie, littérature algérienne

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dimanche 19 juillet 2026

Souvenirs d'enfance

 

                Souvenirs d'enfance

Il existe des lieux qui disparaissent sans jamais s'effacer de notre mémoire. 

Cet immeuble, où des familles venues de Guenzet avaient recréé un véritable village au cœur de la ville, demeure pour moi le symbole d'une époque où l'hospitalité, la solidarité et les liens humains faisaient partie du quotidien. Ce récit est un hommage à celles et ceux qui ont illuminé mon enfance et dont les souvenirs continuent de vivre à travers ces quelques pages.

Je me souviens, comme si c'était hier,  pour reprendre les mots de Mouloud Feraoun, du temps où j'étais un petit bambin, haut comme trois pommes, débordant d'énergie, de curiosité et d'une insouciance qui faisait de chaque journée une aventure.

À cette époque, nous vivions dans un immeuble pas tout à fait comme les autres. Ce n'était pas seulement un bâtiment de plusieurs étages ; c'était un petit morceau de notre village transplanté en ville. La plupart des habitants étaient originaires de Guenzet, si bien qu'en franchissant la porte d'entrée, on avait l'impression de rentrer au pays.

Au rez-de-chaussée habitaient les Belaïd et les Zouaoui. Au deuxième étage vivaient les Abachi et notre famille. Plus haut résidaient les Oularbi, les Kerma et les Abderrahmane. Les Abachi occupaient également un second appartement au troisième étage, tandis que les Daikhi vivaient tout en haut de l'immeuble.

Toutes ces familles avaient été réunies grâce à la générosité, au courage et à la détermination d'un homme exceptionnel : Ammi Larbi, notre boulanger.  Pour nous, il était bien davantage qu'un voisin. Il était l'âme de cette petite communauté. Sa porte restait toujours ouverte, son sourire ne quittait jamais son visage, et chacun savait qu'il trouverait auprès de lui une parole bienveillante ou un geste de solidarité.

Ammi Larbi et sa famille étaient nos voisins de palier.

Sa femme, une cousine à nous, incarnait la douceur et la bonté. Sa voix apaisait, son regard rassurait. Et puis il y avait leurs filles... Ah ! leurs filles...

Elles étaient belles comme les roses de notre jardin, élégantes, rayonnantes, mais leur véritable beauté résidait ailleurs : elles étaient cultivées, parfaitement éduquées et toujours prêtes à rendre service avec une simplicité désarmante.

Je me rappelle encore du jour où nous avons emménagé dans notre nouvel appartement. Ce jour-là, nos voisins, les Abachi, nous offrirent un accueil si chaleureux qu'il demeure gravé dans ma mémoire comme l'un des plus beaux souvenirs de mon enfance.

Pour célébrer notre arrivée, ils avaient préparé un véritable festin de bienvenue. Toute la maison était en effervescence. Dans la cuisine, les marmites fumaient doucement. Les parfums du couscous, des légumes mijotés, du pain chaud et des pâtisseries se mêlaient dans un tourbillon d'odeurs qui emplissait tout l'appartement.

Les femmes allaient et venaient avec une élégance naturelle. Chacune semblait connaître son rôle, comme les artistes d'un opéra parfaitement réglé.

Du haut de mes quelques années, je restais en retrait, fasciné par ce ballet silencieux. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde semblait si occupé.

Je tirai doucement la manche de ma mère.

— Pourquoi tout ce remue-ménage ?

Elle me regarda avec un sourire plein de tendresse.

— C'est ainsi que l'on accueille les nouveaux venus. Chez nous, personne n'arrive sans être reçu comme un membre de la famille.

Cette réponse, si simple, s'est gravée en moi pour toujours.

Ce jour-là, sans vraiment le comprendre, j'appris que l'hospitalité n'était pas seulement une coutume : elle était une manière de vivre, une façon de dire à l'autre : « Tu es désormais des nôtres. »

À partir de ce jour, mon affection pour cette famille ne cessa de grandir. Ammi Larbi et les siens m'avaient adopté comme si j'étais leur propre enfant.

J'étais leur petit protégé. On me choyait, on me dorlotait, on riait de mes facéties et l'on me faisait sentir que j'avais toujours ma place parmi eux.

Je passais chez eux la plus grande partie de mon temps libre. Parfois, ils m'invitaient à regarder la télévision. À cette époque, posséder un téléviseur était un privilège que notre famille ne pouvait pas encore s'offrir.

Je m'asseyais alors sagement, émerveillé devant ces images qui semblaient venir d'un autre monde.

D'autres fois, je passais des heures sur leur balcon. Je regardais la rue vivre sous mes yeux. Les passants, les marchands ambulants, les enfants qui jouaient, les discussions animées des voisins... J'aimais observer ce spectacle quotidien, d'autant plus que notre appartement ne possédait pas de balcon.

Les filles de la famille semblaient apprécier ma compagnie. Avec mon caractère espiègle, parfois un peu loufoque, mais toujours respectueux, je les faisais rire sans même m'en rendre compte.

Elles se moquaient gentiment de mes maladresses, m'encourageaient lorsque j'étais timide et veillaient constamment à ce que je me sente à l'aise parmi elles.

Il existait pourtant une scène qui les amusait énormément.

Chaque fois que l'heure du repas approchait, je trouvais aussitôt un prétexte pour disparaître. Je prétendais devoir rentrer chez moi, ou bien je m'inventais une course urgente.

Elles connaissaient parfaitement mon petit manège.

— Regardez-le ! Il va encore s'échapper !

Puis les rires éclataient.

— Il est incorrigible !

Je souriais, un peu gêné.

En réalité, je n'osais jamais rester à table. J'avais reçu une éducation où l'on apprenait très tôt à ne pas profiter de la générosité des autres. Cette discrétion était ma manière de les remercier.

Avec le temps, ce petit jeu devint un rituel affectueux entre nous. Elles savaient que je finirais toujours par trouver une excuse, et moi je savais qu'elles m'inviteraient malgré tout.

Lorsque arriva le jour de ma première rentrée des classes, ce fut l'une de leurs filles qui m'accompagna jusqu'à l'école et s'occupa de mon inscription. Je revois encore son sourire rassurant lorsqu'elle me prit par la main. Tout me semblait immense : la cour, les classes, les élèves. Mais sa présence suffisait à chasser mes inquiétudes.

Grâce à elle, je franchis le portail avec confiance. Aujourd'hui encore, lorsque je repense à cette journée, ce n'est pas l'école qui me revient d'abord en mémoire. C'est cette main tendue. Cette main fraternelle qui guidait un petit garçon vers une nouvelle étape de sa vie.

Cette famille, par sa générosité, sa présence et son affection, a illuminé les plus belles années de mon enfance. Elle m'a appris que la richesse d'un village ne se mesure ni à ses maisons ni à ses terres, mais aux femmes et aux hommes qui savent ouvrir leur porte, partager leur pain et accueillir l'autre comme un frère.

Puis les années ont passé, implacables.

Sans que nous nous en apercevions vraiment, elles ont emporté avec elles les voix, les rires et cette animation permanente qui faisaient battre le cœur de notre immeuble. Autrefois, il résonnait des appels lancés d'un balcon à l'autre, des courses effrénées des enfants dans les escaliers, des portes qui s'ouvraient sans prévenir et des voisins qui entraient les uns chez les autres comme on entre dans sa propre maison.

Aujourd'hui, il ne reste que le silence.

Un silence qui semble avoir pris possession des lieux, comme si les murs eux-mêmes gardaient la mémoire de ceux qui les ont habités. Les anciens, ces piliers de notre petite communauté, sont partis les uns après les autres.

Ammi Larbi, cet homme de cœur qui incarnait la générosité, la solidarité et le sens du partage, nous a quittés. Sa femme, Lalla Tassadit, cette présence maternelle dont le sourire illuminait le palier, a fermé les yeux à son tour, laissant derrière elle une maison où la chaleur humaine semblait s'être éteinte avec elle.

Puis d'autres visages familiers ont disparu. Hocine Oularbi n'est plus. Meziane Daikhi non plus. Saïd… Abbès…Samir Ouali…Lalla Fatoum…Lalla Aldjia…Les noms reviennent dans ma mémoire comme les pages d'un vieil album de famille que l'on feuillette avec émotion.

Chaque nom évoque un visage. Chaque visage raconte une histoire. Chaque histoire emporte avec elle une partie de notre enfance.

Je me surprends parfois à murmurer leurs noms, comme pour m'assurer qu'ils ne disparaîtront jamais tout à fait tant que quelqu'un continuera de se souvenir d'eux.

Et je me prends souvent à poser les mêmes questions. Où est Hakim ? Où est Kamel Belaïd ? Où est Silhadi Si Smaïl ?

La vie nous disperse sans bruit. Elle éloigne les uns, rassemble les autres, puis finit toujours par nous séparer.

Je repense souvent à la boulangerie de Dda Abu. C'était bien plus qu'une simple boulangerie. C'était un lieu de rencontre. Un petit carrefour de la mémoire.

À son entrée, les anciens avaient pris l'habitude de s'asseoir au soleil. Ils échangeaient les nouvelles du village, évoquaient les mariages, les naissances, les départs et les retours au bled. On y parlait autant que l'on y achetait du pain.

Aujourd'hui, ces bancs sont vides. Le silence y a remplacé les conversations. Quant à leurs enfants, cette génération qui nous a vus grandir, elle s'est envolée vers d'autres horizons. La vie les a conduits vers d'autres villes, parfois jusqu'à d'autres pays. Ils y ont construit leur famille, leur carrière, leur avenir. D'autres sont restés fidèles à leurs racines, veillant encore sur l'héritage de leurs parents.

Et puis il y a ceux que le quotidien retient loin d'ici. Ils reviennent parfois, le temps d'un enterrement, d'un mariage ou de quelques jours de vacances. Ils traversent les lieux de leur enfance avec émotion, comme on feuillette un vieux livre dont chaque page fait renaître un souvenir.

Lorsque je passe aujourd'hui devant notre immeuble, j'ai toujours l'impression que le temps s'y est arrêté. Il est toujours debout. Fier. Robuste. Mais il ne respire plus comme autrefois.

Il a vieilli, lui aussi. Les volets, jadis entrouverts du matin jusqu'au soir, restent désormais fermés. Les portes, qui ne cessaient de s'ouvrir pour accueillir un voisin, un parent ou un ami, sont devenues silencieuses. Les escaliers, autrefois envahis par les cris des enfants, résonnent maintenant d'un vide presque douloureux.

Et pourtant...Il suffit que je m'arrête quelques instants pour que le passé revienne. Comme un film projeté sur les murs. Je revois les femmes préparer le repas de bienvenue. Je revois les enfants jouer au pied de l'immeuble. J'entends les voisins discuter sur le palier.

Les odeurs de cuisine semblent remonter jusqu'à moi. Les rires éclatent de nouveau. Pendant quelques secondes, tout redevient vivant.

Puis l'image s'efface. Le silence reprend sa place. Te souviens-tu, Krimo ? Et toi, Salah ? Cherif...Salim... Ghano...Mouloud...Mohand...Zine Eddine...Vous souvenez-vous de ces journées qui nous semblaient éternelles ?

Il me semble entendre encore la voix d'Ammi Larbi appelant quelqu'un depuis son balcon.

Parfois, je ferme même les yeux pour prolonger cette illusion. Mais lorsque je les rouvre, il ne reste que le présent. Et le présent est souvent bien silencieux.

Il m'arrive alors de sentir le poids de la nostalgie peser sur mes épaules. Je me demande ce que sont devenus tous ceux qui ont grandi dans cet immeuble.

Éprouvent-ils, eux aussi, cette même émotion en revenant ici ? Leurs souvenirs surgissent-ils, comme les miens, au détour d'un escalier, d'une fenêtre ou d'une simple odeur de pain chaud ? Se rappellent-ils nos jeux d'enfants ? Nos repas partagés ?

Nos soirées d'été passées à observer la rue depuis les balcons ? Le cinéma en plein air, installé juste en face, dans la caserne ?

Et que sont devenues ces jeunes filles du quartier qui ont bercé mon enfance et accompagné mes premiers pas vers l'école ?

Ont-elles seulement conscience de la place qu'elles occupent encore dans la mémoire de ce petit garçon qu'elles protégeaient avec tant de tendresse ?

Le temps accomplit inlassablement son œuvre. Il transforme les maisons. Il blanchit les cheveux. Il efface les voix.

Mais il est une chose contre laquelle il demeure impuissant : les souvenirs que le cœur refuse d'abandonner.

Notre immeuble est devenu un témoin silencieux d'une époque révolue. Pour d'autres, ce n'est peut-être qu'un bâtiment parmi tant d'autres.

Pour moi, il restera toujours la maison où j'ai appris ce que signifient la fraternité, le respect, la solidarité et l'hospitalité. Chaque pierre, chaque fenêtre, chaque marche d'escalier garde une part de mon enfance.

Et tant que je pourrai raconter ces souvenirs, ceux qui y ont vécu continueront, eux aussi, à vivre un peu.

À chacun d'entre vous, je dis simplement merci. Car les maisons finissent toujours par vieillir. Les hommes aussi. Mais l'amour que l'on reçoit dans son enfance ne meurt jamais.

Il devient cette lumière discrète qui nous accompagne jusqu'au bout du chemin.

N.B. : J'ai évoqué les habitants de mon village ; que ceux que je n'ai pas cités veuillent bien m'en excuser. L'oubli n'est jamais celui du cœur, seulement celui de la mémoire.

Février 2025

Lyazid Ouali, la mémoire vivante.

souvenirs d'enfance -Guenzet-Ith Yaala-village kabyle-Ghermoul-mémoire



jeudi 9 juillet 2026

Mohand Arezki et Farid

       Mohand Arezki 

            et Farid,

l’été où Hammam Guergour faillit avaler l’orgueil d’un jeune de Guenzet

Par une chaleur écrasante à Guenzet, une bande de jeunes part se rafraîchir à Hammam Guergour. Entre Farid, nageur agile, et Arezki, fier mais incapable de nager, une aventure drôle et inoubliable transforme une simple baignade en légende de village.

 

Cet été-là, à Guenzet, la chaleur était si écrasante que même les pierres semblaient respirer difficilement. Le soleil tombait sur les ruelles comme une enclume brûlante. Les vieux cherchaient l’ombre sous les figuiers, les chiens haletaient à l’entrée des maisons, et les jeunes, eux, ne rêvaient que d’une chose : fuir cette fournaise.

Alors, comme le faisaient tant de garçons du village durant les grandes vacances, une bande d’amis décida de descendre vers la rivière de Hammam Guergour pour se rafraîchir. Dans le groupe se trouvaient deux personnages que tout opposait.

Farid Bouchemla, le citadin vif et débrouillard, avait cette aisance naturelle des garçons qui avaient grandi entre piscines, voyages et vacances d’été. Mince, rapide, toujours souriant, il nageait comme un poisson né dans l’eau.

Et puis il y avait Mohand Arezki Yahi, dit Waki.

Arezki était de ceux qui entraient quelque part avec une confiance immense, comme si le monde entier lui appartenait.

Grand, fier, le torse toujours bombé, il parlait fort, riait fort et voulait surtout paraître plus courageux que tout le monde. Son orgueil était aussi vaste que les montagnes d’Ith Yaala.

Lorsque les jeunes arrivèrent près de la rivière, Farid ne perdit pas une seconde. Avec une rapidité étonnante, il enfila son maillot, prit son élan et plongea dans l’eau fraîche avec l’élégance d’un dauphin.

Le soleil se reflétait sur l’eau pendant qu’il nageait avec une facilité déconcertante.

— « Regarde-le ! On dirait un champion olympique ! » lança l’un des garçons.

Les autres riaient, impressionnés.

Pendant ce temps, Arezki observait la scène les bras croisés. Le problème, c’est qu’il ne savait absolument pas nager.

Mais comment avouer cela devant toute la bande ? Impossible.

Alors, fidèle à lui-même, il bomba encore plus le torse et lança d’un ton défiant :

— « Moi aussi je peux faire ça ! »

Il fit quelques mouvements ridicules avec les bras, comme s’il se préparait à traverser l’océan Atlantique. Puis il montra ses muscles sous les éclats de rire des autres.

Dans sa tête, il devait déjà s’imaginer ressortir de l’eau en héros. Mais la rivière, elle, ne connaissait ni l’orgueil ni le cinéma.

Arezki prit son élan et sauta. Le plongeon fut catastrophique. Au lieu de glisser dans l’eau avec élégance, il s’écrasa comme un sac de pommes de terre jeté du haut d’un camion. Une énorme gerbe d’eau éclaboussa les jeunes.

Pendant quelques secondes, plus rien.

Puis soudain, Arezki réapparut en battant les bras dans tous les sens.

— « Aaaah ! »

Il avalait l’eau à grandes gorgées, se débattait maladroitement et coulait comme une pierre. Ses yeux étaient remplis de panique.

Les jeunes, pétrifiés, comprirent immédiatement que ce n’était plus une plaisanterie.

Farid réagit sans réfléchir. Il plongea aussitôt, nagea jusqu’à Arezki et l’attrapa fermement avant de le tirer vers la rive.

Essoufflés et tremblants, les garçons aidèrent à sortir le malheureux de l’eau.

Arezki resta allongé quelques instants sur les galets brûlants, crachant de l’eau et respirant difficilement.

Puis, lentement, il ouvrit les yeux.

Tout le monde attendait ses premiers mots dans un silence lourd.

Et fidèle à lui-même, encore à moitié sonné mais toujours aussi fier, il murmura :

— « Si quelqu’un raconte cette histoire… je le tabasse ! »

Un immense éclat de rire explosa aussitôt sur la rive.

Mais à Guenzet, les nouvelles voyagent plus vite que le vent dans les montagnes. Avant même que le bus ne les ramène au village, l’histoire avait déjà pris des proportions gigantesques.

À leur descente, un homme du coin interpella Arezki avec un sourire moqueur :

— « Alors Waki… aujourd’hui tu as bu la tasse jusqu’à la lie ?! »

Toute la place éclata de rire.

Et pendant des années encore, cette aventure resta l’une des anecdotes les plus racontées du village, entre éclats de rire, nostalgie et affection. Parce qu’au fond, les villages vivent aussi grâce à ces histoires simples, drôles et profondément humaines qui traversent les générations.

Avant de vouloir impressionner la galerie, mieux vaut apprendre à nager.

Lyazid Ouali, Guenzet la mémoire vivante.  Août 2024

Guenzet, Hammam Guergour, Lyazid Ouali, Arezki Yahi, Farid Bouchemla, village kabyle, souvenirs d’été, humour kabyle,

                                                 
À la mémoire de Mohand Arezki Yahi dit Waki, et un grand bonjour à Farid Bouchemla.


Les gens qui font mon village

Hadda, la porteuse d'eau

                             HADDA                  (Hadda Ubenathmane)                                         LA PORTEUSE D’EAU Hadda Uben...