mercredi 19 août 2026

Dda Bezza n’Quaouéche.

Le géant au cœur d’or, 

L’héritage de Dda Bezza n’Quaouéche.



"Dda Bezza n’Quaouéche, figure emblématique de Guenzet n’Ith Yaala, raconté à travers ses anecdotes, sa sagesse, son humour et les souvenirs de la mémoire villageoise kabyle."

À Guenzet n’Ith Yaala, en Basse Kabylie, il y a des hommes dont le souvenir ne disparaît jamais tout à fait. Ils continuent de vivre dans les conversations, dans les plaisanteries que l’on se transmet, dans les anecdotes racontées à la djemaa ou autour d’un café. Dda Bezza n’Quaouéche était de ceux-là.

Son vrai nom était Zouaoui Mohand Ameziane, né en 1909 et décédé en 1992. Il était le fils d’Ahmed et de Tassadit Boulekendil, originaires d’Aghelad n’Salah,  ce nom que l’on expliquait autrefois par le tas de pierres ou le mur servant à délimiter la propriété de Salah.

Dda Bezza n’était pas un homme imposant par la taille. Bien au contraire. Mais il suffisait qu’il ouvre la bouche pour que tout le monde l’écoute. Il avait ce mélange assez rare d’intelligence, de malice, de bon sens et d’humour qui faisait de lui un personnage à part.

Marchand ambulant, grand marcheur, habitué aux routes et aux marchés, il connaissait les hommes et leurs petites faiblesses. Il savait surtout en rire, sans forcément les vexer. 

Chez lui, la plaisanterie n’était jamais très loin d’une vérité.

Dda Bezza avait le verbe facile et la réponse rapide. Il pouvait se retrouver dans une situation embarrassante et, en quelques mots, retourner complètement la situation.

On raconte qu’un jour, à Lota n’Souk, un lieutenant de l’armée coloniale cherchait un homme recherché. Il s’approcha de Dda Bezza et lui montra une photographie, lui demandant s’il reconnaissait la personne.

Dda Bezza prit la photo, la regarda longuement. Puis, faisant semblant d’avoir du mal à distinguer les détails, il répondit avec le plus grand sérieux :

— Mais mon capitaine, ce n’est point une dame que voilà !

Il fallait être Dda Bezza pour sortir une pareille réponse dans une situation où la prudence était pourtant de mise.

Il avait cette façon bien à lui de jouer avec les mots et de laisser son interlocuteur se débrouiller avec le reste.

Même avec l’imam, il ne se privait pas.

Lorsqu’on lui reprochait ses retards ou ses absences aux prières matinales, il trouvait toujours une justification qui faisait sourire :

— Parfois, il faut aussi contenter l’autre… le diable !

Ce genre de réponse lui ressemblait. Il ne cherchait pas à provoquer. Il aimait simplement cette petite étincelle qui faisait rire l’assemblée.

Dda Bezza avait aussi quelque chose du poète, mais sans jamais se prendre pour un poète. Ses paroles étaient celles d’un homme qui avait beaucoup observé et beaucoup vécu.

Un jour, lors d’une assemblée villageoise, quelqu’un lui demanda :

— Dda Bezza, partage donc avec nous un peu de ta sagesse.

Il resta un instant silencieux avant de répondre :

— Les mots, c’est comme les éternuements : ils jaillissent sans prévenir. On ne les commande pas !

Chez Dda Bezza, les meilleures paroles semblaient sortir naturellement, comme si elles avaient attendu leur heure. Il ne préparait pas ses bons mots. Ils venaient quand ils devaient venir.

Dda Bezza était un grand marcheur, connaissait les chemins, les raccourcis, les sentiers et les villages. Il pouvait parcourir de longues distances sans donner l’impression de se fatiguer. La marche faisait partie de sa vie.

À ceux qui s’étonnaient de le voir toujours sur les routes, il répondait avec son sourire malicieux :

— Si on s’usait en marchant, j’en serais arrivé aux genoux !

Une phrase simple, mais qui lui ressemble tellement qu’on pourrait presque l’entendre aujourd’hui.

Il avait cette manière de transformer les difficultés de la vie en plaisanteries. Peut-être était-ce aussi une façon de mieux les supporter.

Parmi les histoires qui se racontent encore à son sujet, il y en a une qui mérite particulièrement d’être conservée.

Un jour, Dda Bezza avait accompagné un homme au marché. 

La journée avait été bonne et ils avaient réalisé quelques bénéfices. Mais son compagnon, quelque peu avare ou simplement têtu, ne voulait rien partager avec Dda Bezza.

Sur le chemin du retour, ils arrivèrent devant une rivière gonflée par les eaux.

Dda Bezza regarda le courant et conseilla à son compagnon d’attendre. Le passage était dangereux.

Mais l’homme, sûr de lui, ne voulut rien entendre.

— Ça passe !

Il entra dans l’eau.

Quelques instants plus tard, le courant l’emporta. Il se retrouva en difficulté et se mit à appeler Dda Bezza à son secours.

Dda Bezza, resté sur la rive, ne perdit pas son calme. Il lui lança simplement :

— Ne t’inquiète pas ! Les profits sont bien au sec avec toi !

Même dans une situation aussi dangereuse, il trouvait encore le moyen de plaisanter.

Avec le recul, je crois que c’est ainsi que les villages fabriquent leurs légendes. Pas avec des statues ni avec de grands discours, mais avec des hommes ordinaires qui, par leur personnalité, finissent par devenir inoubliables.

Dda Bezza était de ces hommes-là.

Il n’était ni riche ni puissant. Il n’avait pas besoin de l’être. Sa richesse était ailleurs : dans son intelligence, dans son expérience, dans sa capacité à comprendre les hommes et surtout dans cette liberté d’esprit qui lui permettait de ne jamais se laisser enfermer dans les convenances.

Il pouvait être moqueur, parfois même franchement taquin. Mais derrière ses plaisanteries, il y avait un homme généreux, attentif aux autres et profondément attaché à son village.

C’est pour cela que le titre de « géant au cœur d’or » lui va si bien.

Le géant n’est évidemment pas celui de la taille. C’est celui de la personnalité. 

Celui dont la présence dépasse largement sa propre personne. Et le cœur d’or, c’est cette bonté que les années n’ont pas effacée de la mémoire de ceux qui l’ont connu.

Aujourd’hui encore, lorsque son nom revient dans une conversation, il y a presque toujours une histoire qui suit. Une autre plaisanterie. Une autre marche. Une autre réponse. Une autre facétie.

Et c’est peut-être cela, le véritable héritage de Dda Bezza n’Quaouéche : des histoires que les uns racontent aux autres et qui, à force d’être transmises, empêchent un homme de disparaître complètement.

À la djemaa, à Lota n’Souk, dans les maisons ou sur les chemins du village, son nom appartient désormais à la mémoire collective.

Dda Bezza est parti depuis longtemps.

Mais son rire, lui, semble avoir trouvé le moyen de rester.

Et lorsqu’on commence à parler de lui, on comprend vite pourquoi : avec Dda Bezza, on n’en finit jamais. Il était, à lui seul, un puits presque intarissable d’histoires.


Lyazid Ouali , la mémoire vivante de Guenzet.


Lisez aussi: le village Kabyle.


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dimanche 16 août 2026

La poterie, une école à part entière pour les enfants.

                                             La poterie, 
                      une école à part entière pour les enfants.


"La poterie, une véritable école pour les enfants de Guenzet : transmission du savoir-faire kabyle, développement de la créativité et préservation du patrimoine ancestral."


La poterie est bien plus qu’une activité artisanale ou qu’un simple objet du quotidien. Elle constitue un héritage millénaire, un patrimoine vivant et, surtout, un formidable outil d’apprentissage. Elle établit un lien précieux entre la mémoire collective et l’avenir, entre la main et l’esprit, entre l’enfant et son environnement. Lorsqu’elle est transmise aux jeunes générations, elle devient une véritable école de la vie.

À Guenzet, à ma grande surprise! au cœur de nos villages, entre les oliviers et les figuiers, est naît une école bien particulière : une école de poterie destinée aux enfants. Pour certains, une telle initiative pourrait paraître banale, voire simplement ludique. Pourtant, derrière le geste apparemment simple qui consiste à prendre une poignée d’argile et à lui donner une forme, se cache une démarche profondément éducative.

Modeler la terre, c’est apprendre à observer, à réfléchir, à construire et à recommencer. L’enfant découvre que la matière ne se laisse pas toujours dompter immédiatement et que la réussite exige du temps, de la patience et de la précision. 

Il apprend également que l’erreur n’est pas nécessairement un échec : elle peut devenir une étape vers une meilleure réalisation.

L’enseignement de la poterie peut ainsi répondre à plusieurs objectifs essentiels. 

Il permet d’abord de transmettre des techniques ancestrales et de rappeler comment les générations précédentes fabriquaient les objets nécessaires à leur vie quotidienne. 

Il contribue ensuite à l’éducation de l’enfant par le travail manuel, la discipline et la créativité. Enfin, il favorise son intégration dans la communauté en lui faisant découvrir une activité collective fondée sur l’échange, l’entraide et la transmission.

Sur le plan du développement de l’enfant, les bénéfices sont nombreux.

Sur le plan cognitif, la poterie développe la concentration, la patience et la capacité à anticiper. 

L’enfant doit imaginer son objet, réfléchir à sa forme, choisir ses dimensions, organiser les différentes étapes de sa réalisation et parfois corriger ses erreurs.

Sur le plan moteur, elle sollicite particulièrement la motricité fine, la coordination entre l’œil et la main et le sens du toucher. 

Les doigts apprennent progressivement à exercer la bonne pression sur la matière, à la modeler et à lui donner une forme précise.

Sur le plan émotionnel, la poterie apprend à accepter la frustration et l’imperfection. 

Une pièce peut se fissurer, se déformer ou même se casser après la cuisson. 

L’enfant découvre alors qu’il faut recommencer, persévérer et parfois chercher une autre manière de faire. 

À l’inverse, lorsqu’il réussit, il éprouve la satisfaction légitime d’avoir créé quelque chose de ses propres mains.

La poterie possède également une importante dimension artistique et culturelle. Elle ouvre l’enfant à l’esthétique, aux formes, aux couleurs, aux motifs et à l’histoire des objets. 

Elle lui permet de comprendre que l’art n’est pas seulement exposé dans les musées : il peut aussi être présent dans une assiette, une cruche, un vase ou un objet fabriqué autrefois par les femmes et les hommes de son propre village.

Chaque forme, chaque motif et chaque décoration peuvent raconter une histoire. 

La poterie devient alors un véritable langage visuel dans lequel se transmettent des valeurs, des croyances, des habitudes et des fragments de mémoire collective.

En Kabylie, cette dimension prend une importance particulière. 

La poterie traditionnelle fait partie de ces savoir-faire qui ont accompagné la vie quotidienne de nombreuses générations. Elle constitue un témoignage matériel d’une culture longtemps transmise essentiellement par la parole, le geste et l’apprentissage familial.

Faire découvrir cette tradition aux enfants, ce n’est donc pas simplement leur apprendre à fabriquer des objets. 

C’est leur donner les moyens de comprendre d’où ils viennent et de mesurer la valeur de ce que leurs ancêtres ont créé avec des moyens simples. C’est aussi leur montrer que le patrimoine n’est pas une chose figée dans le passé : il peut continuer à vivre, à évoluer et à trouver sa place dans le monde contemporain.

Une école de poterie pourrait également rapprocher l’école de la famille. L’enfant pourrait rapporter chez lui une pièce qu’il a réalisée, l’offrir à ses parents ou à ses grands-parents et raconter comment il l’a fabriquée. 

Le simple objet deviendrait alors un support de dialogue entre les générations. 

Le grand-père pourrait reconnaître un motif ancien, la grand-mère expliquer l’usage d’une ancienne cruche, et l’enfant découvrir que ce qu’il vient d’apprendre à l’école faisait autrefois partie de la vie quotidienne de sa famille.

Cette transmission intergénérationnelle est essentielle. Une culture disparaît rarement d’un seul coup ; elle s’efface progressivement lorsque les gestes ne sont plus transmis, lorsque les objets ne sont plus fabriqués et lorsque les jeunes générations ne connaissent plus leur signification.

La poterie peut donc devenir un moyen concret de lutter contre cet oubli.

Elle peut également contribuer à l’ouverture sur le monde. Les objets en terre cuite existent dans pratiquement toutes les civilisations. 

Comparer les formes, les techniques et les motifs d’ici avec ceux d’autres régions d’Algérie ou d’autres pays permettrait aux enfants de découvrir la diversité culturelle et de comprendre que chaque peuple possède ses propres manières de raconter son histoire à travers l’art.

Ainsi, une école de poterie à Guenzet ne serait pas seulement un atelier où l’on apprend à travailler l’argile. Elle pourrait devenir un espace d’éducation, de création, de transmission et de sauvegarde du patrimoine.

Elle enrichirait le patrimoine culturel du village tout en participant au développement intellectuel, manuel, artistique et social de l’enfant. Elle donnerait également une valeur nouvelle à un savoir-faire ancestral qui risque, comme beaucoup d’autres, de disparaître s’il n’est pas transmis.

Il ne faut donc pas considérer cette initiative comme une simple activité récréative. Derrière la terre façonnée par les petites mains d’un enfant se trouvent l’histoire de notre peuple, la mémoire de nos villages et une partie de notre identité.

Que cette école puisse devenir un exemple, une source d’inspiration et un encouragement pour toute notre communauté. 

Préserver la poterie, ce n’est pas seulement préserver quelques objets anciens : c’est préserver une partie de nous-mêmes et transmettre aux générations futures les racines qui leur permettront de mieux comprendre leur avenir.

Aux créateurs de cette école, j’adresse mes plus sincères remerciements et toute ma reconnaissance pour cette belle initiative, qui contribue à transmettre notre savoir-faire, à préserver notre patrimoine et à offrir à nos enfants une précieuse passerelle entre leur passé et leur avenir.

L.Ouali, la mémoire vivante se Guenzet.

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Lisez également: mon ami Zendra.

                                                         Anis One School

   

mercredi 12 août 2026

Mon ami Zendra.

Mon ami Zendra.

"Un récit nostalgique consacré à Tanaqucht, à l’amitié, à la solidarité villageoise et aux traditions kabyles d’autrefois, entre souvenirs d’enfance et mémoire collective."


Je vous prends par la main et vous invite à un voyage dans le temps, un retour vers une époque où simplicité, chaleur humaine et solidarité régnaient en maîtres.

Plonger dans ce passé révolu est une expérience à la fois émouvante et enrichissante, car il révèle une richesse culturelle inestimable, aujourd’hui presque oubliée.
À cette époque, on ne mangeait pas toujours à satiété, et nos vêtements, souvent modestes, n’étaient pas des plus convenables.
Pourtant, le bonheur habitait chaque recoin de notre quotidien. La joie n’était pas liée à l’abondance matérielle, mais à la force des liens humains et au partage sincère.
Ces souvenirs, gravés dans le cœur de ceux qui les ont vécus, sont comme des éclats de lumière. Ils éclairent les temps modernes, où l’agitation et la distance nous éloignent trop souvent de ces valeurs authentiques.

Revenir, ne serait-ce qu’un instant, à ces jours où la vie semblait plus douce, plus proche de la nature et des relations humaines, est un rêve partagé par beaucoup.
C’était une jeunesse où tout paraissait possible, où les rires des enfants remplissaient la claire voie de la Djemaa, et où les anciens, assis autour de l'atre , racontaient des histoires fascinantes qui animaient nos soirées.
Ces moments restent gravés dans nos âmes comme un trésor intemporel, un héritage précieux qui traverse les générations.

Notre quartier légendaire de Tanaqucht était le symbole même de cette vie authentique.
Il vivait comme une ruche d’abeilles, grouillant d’animation et de camaraderie.
Autour de la mosquée Laaraf, avec son minaret imposant et sa claire voie qui servait de lieu de rassemblement, s’organisait toute la vie du village.
C’était le cœur battant de Tanaqucht, un lieu sacré où les traditions se transmettaient et où les villageois se retrouvaient pour prier, discuter ou simplement partager un moment ensemble.
Les ruelles sinueuses du quartier, bordées de petites maisons basses aux tuiles rouges et aux portes d’ébène, formaient un décor pittoresque.
Chaque maison, accolée à sa voisine, contribuait à l’harmonie de cet ensemble unique.
Ces habitations, regroupées en îlots appelés amtiq, portaient le nom des familles qui les occupaient. Nith Bahmed, Makhlouf, Hafri,l'hocine, Berkouk, Zendra, Amirat, Belaid,Bouchmoukh, Iharchawen, bouyemit et tant d’autres : ces noms résonnaient comme des témoins vivants d’une histoire locale profondément enracinée.
Chaque amtiq formait une petite communauté, un microcosme où la solidarité et le respect étaient des règles d’or.
Je me souviens particulièrement d’un jour où tout le village était en émoi.
Mon ami d’enfance, Zendra, avait perdu tous les siens dans un drame qui marqua les mémoires.

Ce fut un moment de tristesse partagée, où chaque habitant se mobilisa pour entourer mon ami de réconfort et d’amour.
Ce souvenir, bien qu’empli de douleur, reflète la profondeur des liens qui unissaient les habitants de Tanaqucht.
Ce récit, ces histoires ,ne sont pas qu’une simple description. C’est un hommage vibrant à un mode de vie traditionnel, un patrimoine unique qui continue de vivre dans la mémoire collective de ceux qui ont connu ces temps bénis.
À travers elles, je rends hommage à Tanaqucht, ce village légendaire, et à mon ami Zendra, qui, malgré les épreuves, a su trouver la force d’avancer.

Abdelouahab, est le fils de Dda Kassa Bellali (1900-1968), surnommé l’Européen dans le village pour sa liberté d’esprit, incarne à lui seul cette époque. Sa singularité, comme lorsqu’il traversait la Djemaa en culotte pour aller aux champs, faisait sourire tout le monde.
Zendra,est le fils de Delloula Saadoune,le frère de Mohand Akli, tragiquement disparu dans un accident de travail, et d’Idriss.

Même si le temps a transformé ce village et vidé une partie de sa substance, Tanaqucht conserve malgré tout son âme et ses valeurs intemporelles.

Lyazid Ouali. la mémoire ivante de Guenzet.

Lisez aussi :Le village Kabyl

Mon ami Zendra-Tanaqucht-Guenzet-Ith Yaala-souvenirs d’enfance






vendredi 7 août 2026

Le village Kabyle

                                            Le village kabyle.

(1875/1910).


"Le village kabyle de Béni Saf : l’histoire des ouvriers venus de Kabylie après 1871, leur vie dans les cités minières, leur travail et leurs traditions."


Il existait, non loin d’Oran, sur les hauteurs de Béni Saf, un village qui ne figurait sur aucune carte officielle. 

Il n’avait ni nom reconnu par l’administration, ni limites clairement tracées, et pourtant il vivait pleinement dans la mémoire et dans la parole des hommes. On l’appelait simplement le village kabyle.


Il était né peu à peu, au gré des arrivées, autour de la grande mine de Béni Saf, dont les entrailles fournissaient du minerai et faisaient vivre des centaines d’ouvriers. Chaque matin, avant même que le soleil ne se lève complètement, les hommes quittaient leurs modestes habitations pour rejoindre les puits et les galeries. 

Ils descendaient dans les profondeurs de la terre, armés de pioches, de lampes et de courage, pour arracher à la roche ce qui faisait la richesse de la mine.


Dans les ruelles poussiéreuses du quartier, on entendait parler kabyle à chaque coin de rue. Les voix se mêlaient aux bruits de la mine, aux appels des marchands.

Ici, les noms de villages de Kabylie revenaient sans cesse dans les conversations : Aït Yaala, Aït Ouacif, Béjaïa, Sétif… Chacun avait laissé derrière lui une maison, une famille, quelques oliviers ou un morceau de terre dont il ne savait pas s'il reverrait un jour la couleur.

La plupart de ces hommes étaient venus de Kabylie. Ils avaient quitté leurs montagnes, leurs villages accrochés aux pentes, leurs champs de figuiers et d'oliviers, non par goût de l'aventure, mais poussés par la nécessité.

Après la révolte de 1871, la situation était devenue particulièrement difficile pour de nombreuses familles kabyles. 

Les conséquences de l'insurrection, les confiscations de terres, la pauvreté et l'appauvrissement des campagnes avaient jeté sur les routes des hommes qui n'avaient plus grand-chose à attendre de leur terre natale. 

Certains partirent vers Alger, d'autres vers les villes de l'Ouest. Beaucoup finirent par échouer à Béni Saf, attirés par les salaires que promettait la mine.

Ils arrivèrent avec peu de bagages.

Un baluchon, quelques vêtements, parfois une vieille couverture, et surtout l'espoir de pouvoir envoyer quelques pièces à ceux qui étaient restés au village.

Au fil des années, ils formèrent une véritable communauté. Ils habitaient les mêmes quartiers, partageaient parfois les mêmes logements, fréquentaient les mêmes cafés et se retrouvaient le soir pour parler du pays. Après une journée passée sous terre, les conversations revenaient inévitablement vers la Kabylie.

On parlait des récoltes, des oliviers, des mariages, des décès, des nouvelles venues du village. 

On racontait les histoires de ceux qui étaient partis et de ceux qui étaient restés. Certains avaient le mal du pays ; d'autres avaient fini par considérer Béni Saf comme leur seconde patrie.

Mais cette présence importante des Kabyles ne tarda pas à susciter des commentaires.

Une rumeur commença à circuler dans les cafés, les échoppes et jusque dans les marchés :


— La direction favorise les Kabyles.


Personne ne savait exactement qui avait lancé la rumeur. Mais elle se répandit rapidement.

On disait que, pour obtenir un emploi à la mine, mieux valait être Kabyle. 

Certains parlaient de favoritisme. D'autres affirmaient que les Kabyles occupaient les meilleurs postes. 

Les conversations devenaient parfois vives, et les reproches se faisaient de plus en plus insistants.


La direction finit par entendre parler de ces accusations.

Un matin, le directeur de la mine, un Français installé depuis plusieurs années dans la région, décida de convoquer une assemblée générale. Il voulait mettre fin aux rumeurs, non pas par des discours, mais en laissant les faits parler d'eux-mêmes.

Les ouvriers furent rassemblés dans une grande cour. Ils étaient nombreux. Mineurs, mécaniciens, employés, ouvriers spécialisés et journaliers attendaient, certains avec curiosité, d'autres avec méfiance.

Le directeur prit la parole.

Il expliqua que la mine ne pouvait fonctionner qu'avec des hommes capables, sérieux et expérimentés. 

Il affirma que les origines, les villages ou les appartenances n'entraient pas en ligne de compte lorsqu'il s'agissait de recruter ou de confier des responsabilités.

Puis, d'une voix ferme, il demanda à ceux qui exerçaient certains métiers de s'avancer.


— Les électriciens !


Quelques hommes sortirent du rang.


— Les mineurs qualifiés !


D'autres avancèrent.


— Les mécaniciens !


Puis les comptables, les bûcherons, les cuisiniers, les employés administratifs, les ouvriers spécialisés…


À chaque appel, des hommes quittaient la foule et traversaient lentement la cour.


Au début, personne ne remarqua vraiment ce qui était en train de se produire.

Puis un silence étrange s'installa.

Les regards commencèrent à se croiser.

Les hommes désignés avaient un point commun : ils étaient tous Kabyles.


Un murmure parcourut l'assemblée.

Certains baissèrent les yeux. D'autres regardèrent leurs voisins avec étonnement. Ceux qui, quelques jours auparavant, accusaient la direction de favoritisme semblaient soudain ne plus savoir quoi dire.


Le directeur attendit que le silence revienne.

Il regarda longuement les hommes alignés devant lui, puis se tourna vers l'assemblée.


— Voilà ceux que nous avons recrutés. Nous ne leur avons pas demandé d'où ils venaient. Nous leur avons demandé ce qu'ils savaient faire.


Il marqua une pause avant d'ajouter :


— Ici, nous avons besoin de compétences, pas d'origines.


Personne ne répondit.


La scène dura quelques instants, mais elle resta longtemps dans les mémoires.

Pour certains, elle fut peut-être un désaveu. Pour d'autres, elle fut surtout le reflet d'une réalité que personne ne pouvait nier : 

ces hommes venus des montagnes avaient su trouver leur place dans un monde qui leur était pourtant étranger.

Ils avaient appris à manier les outils, à comprendre les machines, à descendre dans les profondeurs de la terre, à réparer, construire, organiser et diriger. 

Ils avaient transformé la nécessité en savoir-faire et l'exil en force.

Le soir venu, dans les cafés du quartier kabyle, on raconta encore longtemps ce qui s'était passé.

Les anciens en tirèrent une certaine fierté, mais sans triomphalisme.

Car derrière cette réussite se cachait une histoire beaucoup plus douloureuse : 

celle d'hommes,éternels voyageurs, contraints de quitter leurs montagnes parce que leur terre ne pouvait plus les nourrir.

Ils avaient emporté avec eux leur langue, leurs coutumes, leurs souvenirs et cette obstination silencieuse propre à ceux qui n'ont pas le choix.


À Béni Saf, ils avaient creusé la terre comme leurs pères avaient autrefois creusé les champs de leurs montagnes. 

Ils avaient changé la pioche du paysan contre celle du mineur, l'olivier contre le minerai, la pente de la montagne contre les galeries obscures de la mine.

Et, sans même le savoir, ils avaient construit autour de la mine un petit morceau de leur Kabylie perdue.

Un village sans nom sur les cartes, mais bien réel dans la mémoire des hommes.


L.ouali août 2026.

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Les gens qui font mon village

Hadda, la porteuse d'eau

                             HADDA                  (Hadda Ubenathmane)                                         LA PORTEUSE D’EAU Hadda Uben...