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lundi 6 avril 2026

Djili Bachir

                   

À l'ombre des ruches et des livres :

l'enseignant, qui parle aux abeilles.


"Portrait d'une figure emblématique de Guenzet. Un récit poignant sur la mémoire, les traditions et les hommes qui font vivre les villages kabyles."

Nb: Je me suis permis d’écrire sur cette personne parce que Bachir n’est pas un homme ordinaire pour moi. Il est d’abord mon ami, mais il est aussi l’enfant de mon patelin.

À travers lui, je retrouve un peu de ce que nous sommes, nous autres fils de cette terre.
Si je (re)prends la plume aujourd’hui, c’est parce que Bachir est un homme qui mérite non seulement l’estime, mais aussi la considération et le respect.
Sa droiture, son attachement à la vérité, sa simplicité et son amour du savoir en font un modèle discret, de ceux que l’on croise sans toujours mesurer leur valeur.
En cette date particulière, celle de la rentrée scolaire, mon hommage prend tout son sens. Car Bachir, avant tout, fut un enseignant.
Et à travers lui, c’est à tous les enseignants que je rends hommage.
Ceux qui, dans l’ombre, ont façonné des générations, transmis des valeurs, ouvert des horizons. Écrire sur lui, c’est rappeler que derrière chaque maître d’école se cache un bâtisseur silencieux, un artisan de la mémoire et du savoir.
Bachir est un homme retiré, presque effacé, qui a choisi de vivre en marge du tumulte du monde.
Sa maison, belle et bien entretenue, se dresse au bord de la route principale du village où chacun connaît la vie et les habitudes de l’autre.
Derrière ses murs, il mène une existence simple, mais riche d’une sérénité qu’il a longtemps cherchée.
Rigoureux, méthodique et d’un esprit profondément cartésien, Bachir a hérité du moule des enseignants dont il a longtemps porté la stature : lucide, pragmatique et d’une honnêteté sans faille.
Ce caractère droit et sans compromis a fini par l’isoler. Dans le village, beaucoup préfèrent les bavardages légers, les fanfaronnades et même parfois les mensonges enjolivés. Bachir, lui, se tenait loin de ces travers.
Cela expliquait pourquoi il n’aimait guère la compagnie et, réciproquement, pourquoi la compagnie ne l’aimait pas beaucoup non plus.
Depuis qu’il a pris sa retraite, il semble plus en accord avec lui-même et avec le monde. Libéré des contraintes de sa vie professionnelle, il prend soin de sa santé, de son foyer et consacre son temps à ce qui lui apporte vraiment du plaisir.
Ses journées se partagent entre la quiétude de sa maison et l’effort apaisant de la terre.
Dans sa petite chambre, qu’il a aménagée en bureau, il écrit longuement, consignant ses réflexions et ses expériences. Puis, à l’extérieur, il retrouve ses champs qu’il cultive avec passion, convaincu que le travail de la terre purifie l’esprit.
Mais ce qui occupe le plus son cœur et son attention, ce sont ses ruches d’abeilles. Patient et attentif, il s’en occupe comme on veille sur un trésor vivant, observant chaque mouvement, anticipant les besoins de ses colonies. Ce n’est pas un simple passe-temps, mais une véritable école de patience et de sagesse.
D’ailleurs, son premier livre publié en témoigne : un manuel précis, clair et détaillé, où il partage généreusement son savoir.
On y trouve des conseils pratiques, des avertissements contre les pièges courants et des méthodes éprouvées pour bien gérer une ruche, dans l’espoir d’obtenir, au fil des saisons, des récoltes abondantes et de qualité.
Chaque matin, Bachir se lève avant même que le coq du voisin ne brise la nuit de son chant. Il affectionne ces instants où le village sommeille encore, enveloppé dans un silence presque sacré, seulement troublé par les pas furtifs de quelques chiens errants.
Après s’être purifié, il marche calmement vers la mosquée pour accomplir la prière de l’aube, puis regagne aussitôt sa maison, l’esprit apaisé.
Dans sa cuisine, il prépare son café noir, fort et amer, qu’il savoure seul, accoudé à la fenêtre donnant sur la route. De là, il contemple les premières lueurs du jour s’étirer doucement sur les collines environnantes.
Chaque matin, ce spectacle le conforte dans son choix de vie : rien au monde ne pourrait remplacer cette sérénité.
Une fois son café terminé, il rejoint son petit bureau, une pièce étroite mais méticuleusement rangée.
Les livres sont alignés, les cahiers empilés, les stylos posés à leur place exacte. Ce coin de la maison est son refuge intellectuel, là où il donne libre cours à ses pensées. L’écriture est devenue pour lui une respiration intérieure. Il y consigne pêle-mêle des réflexions sur la vie, des fragments de souvenirs ou encore des conseils techniques pour guider les apiculteurs novices. Chaque phrase porte l’empreinte de l’enseignant qu’il a été : claire, ordonnée, rigoureuse.
À la fin de la matinée, Bachir enfile son chapeau de paille et prend le chemin de ses champs. Sur la route, les villageois le croisent sans qu’il s’attarde à bavarder. Quelques-uns lui adressent un salut poli, d’autres se contentent de l’observer à distance. Bachir ne s’en offusque pas : il a toujours su qu’il n’était pas fait pour plaire aux foules. Dans son retrait, il a trouvé la liberté.
Parmi ses ruches, il se transforme. Ses gestes deviennent précis, empreints de patience et presque rituels. Il inspecte les cadres, suit du regard les abeilles affairées, écoute leur bourdonnement comme on écoute une mélodie rassurante. Parfois, il leur parle à voix basse, comme à des confidentes fidèles, leur confiant ses doutes, ses projets d’écriture, ses états d’âme. L’organisation méticuleuse de ses abeilles lui rappelle la discipline qu’il exigeait jadis de ses élèves : une rigueur naturelle, une harmonie fondée sur l’effort collectif.
Lorsque le soir tombe, Bachir regagne sa maison, le cœur léger. Il retrouve sa famille dans la sérénité. Alors que beaucoup d’hommes du village peuplent les cafés de leurs discussions bruyantes et parfois futiles, lui choisit le calme discret de son foyer. Après le dîner, il reprend ses cahiers ou sort s’asseoir sur le banc en pierre, devant sa porte. Là, il contemple le ciel étoilé, laissant ses pensées vagabonder.
À cet instant, il est convaincu que la vérité ne se trouve pas dans les discours bruyants des hommes, mais dans le silence profond de la nature.
Avec le temps, son livre sur l’apiculture, rédigé d’abord pour lui-même, s’est mis à circuler dans le village. Intrigués, certains l’ont lu et ont découvert un Bachir pédagogue, généreux de ses savoirs, bien loin de l’image d’homme froid et distant qu’ils lui attribuaient.
Quelques villageois, encouragés par cette lecture, sont venus solliciter ses conseils pour se lancer à leur tour dans l’élevage des abeilles.
Fidèle à son tempérament, Bachir n’en a tiré ni fierté ni gloire. Il s’est simplement contenté de transmettre, heureux à l’idée que ses écrits puissent servir, ne serait-ce qu’un peu, à d’autres.
Lui, qui me disait souvent, d’une voix basse et un peu lasse :
— « Les gens ne lisent plus… »
Je revois encore son regard, à la fois triste et lointain, comme s’il parlait d’un monde disparu, celui des livres et des idées. Chaque fois qu’il prononçait ces mots, il avait ce geste familier, la main effleurant le bord d’un vieux cahier ou d’un roman usé par le temps. C’était moins une plainte qu’un constat douloureux, une blessure qu’il portait en silence.
Ses yeux brillaient d’une mélancolie particulière, comme s’il mesurait l’abîme entre ce qu’avait été sa jeunesse – nourrie de lectures, de débats et de savoir – et ce présent où le papier se froisse dans l’oubli. Pour lui, lire n’était pas seulement un passe-temps, c’était une façon de vivre, de respirer, de comprendre le monde.
Et quand il disait que « les gens ne lisent plus », je savais qu’il parlait aussi de sa propre solitude, de ce fossé qui le séparait peu à peu des autres.
Aujourd’hui encore, cette phrase résonne dans ma mémoire comme une confidence qu’il m’aurait laissée en héritage.
À mon ami Bachir, à tous les enseignants et à tous les retraités sans exception, ainsi qu’à mes sœurs Naïma, Nabila… et à mes frères, qui n’ont cessé de m’encourager à écrire.
L. Ouali, 21 septembre 2025.

Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.

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