Quand meurt les figuiers,
l'embléme de la kabylie.
« L. Ouali écrit avec les mots de sa bibliothèque et les racines de sa propre terre. »
Ils trônaient au milieu de la cour et juste à l’entrée de la maison comme d’anciens rois, enracinés dans la mémoire des lieux. Somptueux, majestueux, vastes comme des montagnes aux yeux d’un enfant, ils étendaient leurs branches généreuses au-dessus de la maison, offrant de l’ombre et une présence rassurante. À eux seuls, ils étaient des emblèmes.
On aurait dit qu’ils veillaient, tels de grands frères silencieux, sur les autres arbres du jardin : le citronnier frêle, le pommier discret, l’abricotier capricieux.
Tous semblaient vivre sous leur protection.
Voilà près de trente ans qu’ils avaient été plantés par le frère, aujourd’hui disparu, comme si une part de lui-même s’était prolongée dans ces arbres.
Au fil des saisons, les figuiers avaient grandi avec patience, s’élevant vers le ciel, s’enracinant plus profondément encore dans la terre et dans les cœurs. Chaque été, ils offraient leurs fruits avec une générosité inépuisable : des figues grosses, charnues, gorgées de soleil, sucrées à souhait. Ils nourrissaient la famille, les proches, les voisins, et même les passants. Ils ne refusaient rien à personne.
Puis un jour, sans prévenir, le mal s’est installé. Une maladie sournoise, presque invisible, s’est glissée dans les veines du premier figuier. Il perdait ses feuilles une à une, puis son tronc se durcissait jusqu’à ce qu’il n’ait plus de sève.
J’ai tenté de lutter, de le sauver, d’arracher la vie à la mort qui le rongeait. J’ai essayé les traitements, les produits, les gestes appris et ceux improvisés dans l’urgence. Mais déjà, le ver avait fait son œuvre, lentement, inexorablement, vidant l’arbre de sa sève, le condamnant à sécher sur pied.
Puis, il ne resta du figuier qu’un tronc desséché et sans vie. Et puis, sans crier gare, le second figuier fut touché à son tour. Il mourut de la même façon.
Aujourd’hui, il ne reste de ces géants que des troncs secs, noueux, figés dans une dernière posture de dignité. Des corps debout, mais des vies éteintes.
Le silence a remplacé le bruissement de leurs feuilles, et l’ombre qu’ils offraient n’est plus qu’un souvenir.
Hier, je me suis approché de l’un d’eux. Je l’ai longuement regardé, comme on regarde un être cher une dernière fois. J’ai posé ma main sur son écorce rugueuse, comme pour sentir encore battre un cœur disparu. C’était ma manière de le remercier pour tout ce qu’il nous avait donné, pour ses fruits, pour son ombre, pour sa présence fidèle.
C’était aussi une façon de lui dire adieu.
En baissant les yeux vers le sol, j’ai miraculeusement aperçu quelque chose. Là, au pied du vieux tronc, perçant la terre encore vivante, une petite tige verte venait de naître. Fragile, timide, mais déterminée. Une jeune pousse de figuier, qui s’élève lentement, sûrement. Telle une promesse. Une mémoire qui refuse de mourir.
La tige sortait du sol, au pied du grand figuier désormais mort, une lumière d’espoir surgie des profondeurs de la terre. Fine, presque fragile, elle oscillait au moindre souffle de vent, mais dans cette fragilité se cachait une force tranquille, obstinée. On aurait dit qu’elle portait en elle un secret ancien, une mémoire silencieuse transmise par les racines invisibles du géant disparu.
Je me suis accroupi près d’elle, le cœur serré et apaisé à la fois.
Comment une vie pouvait-elle jaillir là où tout semblait fini ?
Comment, sur cette terre marquée par la mort, pouvait naître une promesse aussi verte, aussi vibrante ?
En la regardant de plus près, j’ai compris qu’elle n’était pas étrangère à ce lieu. Elle venait de lui. Du vieux figuier. De ses racines encore vivantes, encore ancrées dans le sol, refusant d’abandonner complètement.
Le frère n’était peut-être pas parti tout à fait. Car cet arbre, planté de ses mains il y a des décennies, continuait à parler à travers cette jeune pousse. Comme si la terre elle-même refusait l’oubli. Comme si chaque racine murmurait : rien ne meurt vraiment tant que quelque chose persiste.
Les jours suivants, je me suis mis à surveiller cette tige avec une attention presque paternelle.
Chaque matin, avant même le café, j’allais lui rendre visite. Je dégageais doucement les petites pierres autour d’elle, j’humidifiais la terre lorsqu’elle devenait sèche, et parfois, sans m’en rendre compte, je lui parlais à voix basse. Des mots simples, sans importance apparente, mais chargés d’une tendresse que je ne savais pas contenir.
Et elle grandissait.
À peine visible au début, la tige prit peu à peu de l’assurance. Une deuxième feuille apparut, puis une troisième, d’un vert tendre, presque lumineux. Le soleil la caressait, le vent la testait, et elle résistait. Elle apprenait, comme un enfant, à tenir debout dans ce monde. Un matin, en la regardant, j’ai cru revoir le grand figuier d’autrefois. Non pas dans sa taille, il en était encore loin, très loin, mais dans cette manière de s’imposer doucement, sans bruit, avec une dignité naturelle.
Il y avait quelque chose de familier dans son port, dans l’orientation de ses feuilles, dans cette manière de capter la lumière. Alors j’ai compris que je n’avais pas seulement assisté à une mort. J’avais assisté à une transmission.
Le vieux figuier n’était pas parti, il s’était transformé. Il avait laissé derrière lui plus qu’un tronc sec : une continuité, une descendance, un souffle prolongé dans le temps. Et cette petite tige, que beaucoup auraient arrachée sans y prêter attention, portait en elle l’histoire d’une famille, d’un homme, d’une terre.
Je me suis relevé, le regard posé entre le tronc mort et la jeune pousse. Entre la fin et le commencement. Ce qui semble disparaître continue parfois de vivre, autrement, dans les racines, dans les gestes, dans la mémoire.
Et pour la première fois depuis longtemps, la cour ne me parut plus vide.
Mars 2026.
Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.


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