Souvenirs d'un été au bled.
"La madeleine de Proust à l'algérienne."
"Je suis né dans une terre de montagnes, de silences et de mémoire.
Très tôt, j’ai compris que certaines histoires risquaient de disparaître si personne ne prenait la peine de les écrire."
Nous étions quatre amis, adolescents inséparables, liés par une amitié pure et joyeuse comme seuls les étés d’enfance savent en créer.
Nous passions nos journées à jouer au foot sur les terrains poussiéreux du village, riant aux éclats pour un but marqué ou un ballon égaré dans les champs ou dans le ravin de lota n'sport. Ce ballon, c’était presque un objet sacré : on l’achetait avec soin avant même de rejoindre le bled, comme s’il était le passeport indispensable de nos vacances.
Parfois, on se cotisait, chacun donnant ce qu’il pouvait, pour organiser un petit pique-nique au champs, ou sur une colline d’où l’on voyait tout le bled. On partageait tout : le pain, les rêves, les confidences et même les bêtises.
Chaque été, c’était le même rituel : dès la fin de l’année scolaire, on se retrouvait au village pour ne plus se quitter.
Trois mois entiers, jour pour jour, du premier au dernier des congés d’été, vécus ensemble comme une seule et même famille.
Et puis venait le jour du souk hebdomadaire. Ce jour-là, le mercredi, tout le village se transformait complètement. Les ruelles habituellement calmes s’animaient d’un tumulte joyeux : les cris des marchands, les rires, les appels, les ânes chargés de marchandises, les parfums de menthe, de figues fraîches ,de pain chaud et l'odeur enivrante de zlabia de Schoupi.
Le village bourdonnait alors,comme une ruche d’abeilles. C’était notre journée préférée, celle où tout semblait possible.
Un jour, l’un de nos amis, un vrai petit génie, débordant de malice et d’ingéniosité eût une idée surprenante : il proposa de travailler au café du centre du village comme serveur, le temps du marché.
Au début, on n’en revenait pas. Le voir avec un plateau à la main, courant entre les tables, nous paraissait incongru. Mais il semblait heureux, fier même.
À La veille du souk, il aidait déjà le propriétaire à ranger les tables, à remplir les frigos de bouteilles de jus et de limonades. Il préparait tout avec soin, conscient que le lendemain, les cafés seraient bondés.
Et c’était vrai : le jour du souk, on ne trouvait pas une seule chaise vide. Les gens venaient de partout, s’asseyaient pour se désaltérer, échanger les nouvelles et discuter des récoltes, des mariages ou des projets de la semaine.
Un matin, poussés par la curiosité, nous décidâmes d’aller le voir à l’œuvre.
Dès qu’il nous aperçut, il accourut vers nous, sourire aux lèvres, et lança fièrement :
— Alors, qu’est-ce que vous prenez, les gars ?
Nous nous regardâmes, un peu gênés, sans oser prononcer un mot. Aucun de nous n’avait la moindre pièce en poche.
Il le comprit aussitôt, d’un simple regard, et un léger sourire malicieux se dessina sur son visage. Sans attendre notre réponse, il s’éclipsa un moment, se dirigea vers le frigo, revint d’un pas léger et déposa devant nous trois limonades bien fraîches, encore perlées de condensation, mousseuses et dorées sous le soleil du midi.
Ah, les cidres ! Rien qu’à les voir pétiller, on en avait l’eau à la bouche.
Leur fraîcheur glissait dans la gorge comme une brise après la chaleur, et le gaz, en éclatant sous le nez, chatouillait les narines d’un parfum sucré et acidulé. C’était simple, mais pour nous, c’était le goût même du bonheur, celui des mercredis d’été au bled.
Puis, pour rendre la scène encore plus incroyable, il appela un de ses collègues et lui demanda de nous rendre la monnaie, comme si nous avions réellement payé.
On était bouche bée. Personne ne s’attendait à ça. Ce jour-là, il nous avait offert plus qu’une boisson : une preuve d’amitié sincère, pleine de malice et de générosité.
Depuis ce jour, c’était devenu une habitude. Chaque mercredi au souk, nous allions le voir, et il nous servait nos boissons avec le même sourire complice. Nous, de notre côté, faisions semblant de sortir nos pièces, juste pour la forme.
C’était notre petit secret, notre rituel d’amis. Et, comme on dit, la cerise sur le gâteau, c’est que tout cela finissait toujours par être payé...
Mais un jour, nous nous sommes regardés droit dans les yeux. Une question muette nous a traversés l’esprit : et si nos parents venaient à l’apprendre ?
À cet instant, sans même avoir besoin de longs discours, nous avons compris qu’il fallait arrêter. Nous avons donc pris la décision de ne plus y retourner, convaincus que cette activité n’avait rien d’honnête.
L’éducation que nos parents nous avaient transmise pesait lourd dans notre conscience et nous empêchait d’aller à l’encontre de nos principes. Certes, dans nos têtes d’adolescents, quelques regrets ont furtivement effleuré nos pensées ,la tentation, l’aventure, peut-être même un certain goût du défi. Mais ces hésitations se sont vite dissipées, balayées par un sentiment plus fort : celui d’avoir choisi la bonne voie et d’être restés fidèles aux valeurs que l’on nous avait inculquées.
C’est à partir de ce jour-là que j’ai compris que notre ami, ce génie, était né sous le signe de la Balance : symbole d’équilibre, de justice et d’harmonie, mais aussi de charme subtil, de ruse élégante et d’un sens aigu de la stratégie cachée.
Et, comme un rituel immuable, nous nous donnions toujours rendez-vous à l’année suivante.
Je te salut génie!
Mars 2026.
Lyazid Ouali, Écrivain de la mémoire vivante.
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