Les choses de la vie, ou la maison que nous avions rêvée
Il y a des maisons que l'on construit avec des pierres, du ciment et du bois, et d'autres que l'on commence à bâtir bien avant de poser la première pierre, dans le souvenir de ceux qui ne sont plus là, dans cette obstination des vivants à vouloir retenir quelque chose de ceux qui les ont précédés, comme si une maison, pourvu qu'elle soit assez solide, assez durable, pouvait empêcher les morts de s'éloigner davantage.
Et je crois que c'est ainsi que nous avions commencé la nôtre, sans savoir que nous construisions peut-être autre chose, quelque chose que nous ne pouvions ni mesurer ni dessiner sur un plan, quelque chose qui ne dépendait ni de la profondeur des fondations ni de l'épaisseur des murs, mais de cette chose fragile et pourtant si ancienne qui faisait que nous étions frères, cousins, que nous avions grandi dans les mêmes histoires, les mêmes privations, sous le regard de ceux qui nous avaient donné la vie.
Je me souviens de la montagne, du maquis, de cette terre qui avait vu passer nos grands-parents, leurs pas, leurs fatigues, leurs silences, et qui semblait attendre que quelqu'un revienne lui parler.
Nous voulions y bâtir une maison. Non pas une maison comme les autres, non pas seulement un toit pour nous abriter des intempéries où lorsque nous reviendrions au village, mais une sorte de réponse à ceux qui étaient partis sans rien demander, sinon que leur mémoire ne disparaisse pas avec eux.
Nous voulions rendre à nos grands-parents paternels et maternels une part de ce qu'ils nous avaient laissé, et peut-être aussi nous acquitter d'une dette que personne ne nous avait réclamée, mais dont nous sentions le poids chaque fois que nous regardions cette terre.
Nous parlions de la maison comme on parle d'un enfant à naître. Il y aurait les finitions, les repas, les retrouvailles, les enfants courant dans la cour, les anciens assis autour de la table, les conversations qui commencent avec le café et se prolongent jusqu'à ce que la nuit descende sur les montagnes.
Nous imaginions les portes ouvertes, les voix mêlées, les rires, et cette présence des absents que les familles connaissent si bien, lorsqu'un lieu, une odeur ou une parole suffit à faire revenir celui que la mort a emporté.
Nous ne savions pas encore que les maisons ont parfois une manière étrange de ressembler à ceux qui les construisent : elles peuvent se dresser avec patience,
murs après murs, tandis que ceux qui les élèvent se défont lentement, sans bruit, sans même s'en apercevoir.
Au commencement, tout semblait facile, même lorsque rien ne l'était. Il y avait les dépenses, les imprévus, les retards, les difficultés du chantier, ces contrariétés ordinaires qui, dans d'autres circonstances, auraient suffi à décourager les plus déterminés. Mais nous avancions.
Chacun apportait ce qu'il pouvait, selon ses moyens, selon ses disponibilités, et lorsque survenait une divergence, elle se dissipait autour d'un café, parfois d'un simple regard.
Nous nous connaissions depuis toujours. Nous savions les défauts des uns et des autres, les impatiences, les caractères, les colères qui montent vite et retombent aussi vite.
Nous avions cette confiance des hommes qui n'ont pas besoin de se demander chaque matin s'ils sont encore frères.
Et puis, il y avait les morts. Ils étaient là, bien qu'aucun de nous ne les eût invités.
Ils étaient dans les pierres, dans les chemins, dans les souvenirs que nous évoquions en travaillant. Ils étaient surtout dans cette conviction que nous avions, peut-être sans nous l'avouer, que nous ne pouvions pas nous permettre de nous décevoir les uns les autres, puisque nous ne construisions pas seulement pour nous.
Je me demande aujourd'hui à quel moment les choses commencèrent à changer. Il n'y eut pas de jour précis, pas de dispute assez grande pour que l'on puisse dire : voilà, c'est ici que tout a commencé.
Les ruptures véritables ne font pas toujours de bruit. Elles commencent parfois par une parole rapportée, une phrase dont on a oublié le ton, un silence auquel on prête une intention qu'il n'avait peut-être pas, puis une autre parole, puis une autre encore, jusqu'à ce que chacun finisse par entendre dans la voix de l'autre quelque chose qui n'y était pas auparavant.
Nous avions continué à construire. C'est cela qui me trouble encore. Les murs montaient, les travaux avançaient, la maison prenait sa forme, et nous ne voyions pas que quelque chose, en nous, commençait à s'effondrer.
C’est comme un cheveu qui tombe dans une bonne soupe : il suffit d’un rien pour gâcher tout le plaisir !
Il restait pourtant si peu à faire.
Quelques retouches, quelques finitions, ces dernières dépenses qui accompagnent toujours l'achèvement d'une maison.
Nous aurions dû nous réjouir, nous asseoir ensemble et regarder ce que nous avions accompli. Nous aurions dû parler de nos grands-parents, de leur bonheur s'ils avaient pu voir ce que leurs descendants avaient réalisé.
Mais au lieu de cela, les conversations devinrent plus courtes, les regards plus prudents, les mots plus lourds qu'ils ne l'avaient jamais été.
Ce qui se réglait autrefois autour d'un café exigeait maintenant des explications. Ce qui n'aurait mérité qu'un sourire devenait une offense.
On se souvenait de ce qui avait été dit, de ce qui n'avait pas été dit, de ce que l'un avait fait et de ce que l'autre aurait dû faire.
Et dans cette comptabilité nouvelle, où chacun semblait tenir le registre des torts de l'autre, personne ne songeait plus à ouvrir le vieux livre de notre fraternité.
Entre nous, les frères, les cousins, il subsistait pourtant quelque chose. Nous pouvions encore nous parler, nous contredire, nous emporter parfois, puis revenir à cette familiarité qui nous avait toujours liés.
Nous n'étions pas des hommes meilleurs que les autres. Nous avions nos faiblesses, nos susceptibilités, nos mauvais jours. Mais nous avions vécu assez longtemps ensemble pour savoir qu'une dispute ne signifie pas nécessairement une rupture, qu'un désaccord n'est pas une trahison et que le frère qui vous contrarie aujourd'hui demeure celui avec lequel vous avez partagé hier les mêmes chemins.
Seulement, la famille ne se compose jamais uniquement de ceux qui sont nés ensemble. Chacun apporte son foyer, son éducation, ses attentes, ses blessures, ses inquiétudes. Et peu à peu, d'autres voix vinrent se mêler aux nôtres, d'autres façons de comprendre les choses, d'autres intérêts, d'autres fidélités aussi, jusqu'à ce que cette entreprise qui devait nous rapprocher devînt le lieu où chacun défendait sa propre conception de ce qui lui était dû.
Je ne veux accuser personne. Il serait trop facile, aujourd'hui, de désigner les femmes, les épouses, comme si elles avaient seules introduit le trouble dans une fraternité jusque-là parfaite.
Elles avaient leurs raisons, leurs inquiétudes, leur manière de protéger leur ménage, leurs enfants, leur avenir. Mais il arrive que l'on défende si ardemment les siens que l'on oublie que ceux qui se trouvent en face ne sont pas des étrangers.
Il arrive que l'on confonde la protection d'un foyer avec la nécessité de tenir les autres à distance, que l'on transforme une simple différence en rivalité, et que l'on finisse par considérer comme une menace ce qui, hier encore, était une richesse commune.
Alors la soupe, qui avait si bon goût au commencement, devint amère. Chacun y avait ajouté son ingrédient, sa vérité, sa petite inquiétude, son reproche, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien de cette saveur première qui nous avait réunis.
Je revois parfois, la maison dans mes pensées, dressée au milieu du maquis, avec ses murs encore neufs, ses ouvertures tournées vers la montagne. Elle ne savait rien de nos querelles.
Elle ne pouvait pas comprendre pourquoi ceux qui avaient travaillé ensemble, qui avaient porté les mêmes charges et partagé les mêmes espoirs, ne parvenaient plus à se mettre d'accord sur les dernières finitions. Elle demeurait là, silencieuse, comme demeurent les choses qui ne savent pas mourir, tandis que les hommes, eux, se faisaient du mal avec des mots qu'ils auraient pu retenir.
Nous avions su affronter la terre, la pente, les difficultés du chantier. Nous avions trouvé les moyens de faire venir les matériaux, de surmonter les retards, de recommencer ce qui devait être recommencé. Mais nous n'avions pas prévu que le cœur humain pût devenir un obstacle plus difficile que la montagne elle-même.
Une maison, pourtant, se répare. On rebouche une fissure, on remplace une porte, on refait une toiture. Il suffit d'un maçon, de quelques matériaux, de patience. Mais comment réparer une parole qui a blessé, un silence qui a humilié, une confiance que l'on a laissée mourir à force de la soumettre aux soupçons ?
Quel artisan pourrait venir avec sa truelle et son ciment pour remettre en place ce qui s'est défait entre frères, entre cousins ?
Il faudrait autre chose. Il faudrait cette humilité qui nous manque lorsque nous sommes persuadés d'avoir raison, cette force de reconnaître que nous avons peut-être blessé sans le vouloir, cette volonté de faire un pas vers l'autre avant que le temps ne transforme une petite querelle en une histoire que les enfants eux-mêmes finiront par hériter.
Et je pense à nos grands-parents.
Je pense à eux lorsque la nuit tombe sur la montagne, lorsque le vent traverse le maquis et que les maisons du village semblent retenir leur souffle. Qu'auraient-ils pensé de nous ?
Eux qui avaient connu les privations, les deuils, les sacrifices, eux qui avaient appris à partager le peu qu'ils possédaient, auraient-ils compris que leurs descendants puissent se diviser autour d'une maison bâtie précisément pour les honorer ?
Ils n'avaient peut-être pas les moyens de construire de grandes demeures, mais ils possédaient cette richesse que l'on ne mesure pas en mètres carrés, en terrains ou en dépenses engagées.
Ils savaient qu'une famille ne tient pas seulement par les biens qu'elle possède, mais par la parole donnée, par le respect, par cette manière de se reconnaître dans le visage de l'autre, même lorsque l'on n'est pas d'accord avec lui.
Nous avions voulu leur rendre hommage et nous avions oublié ce qu'ils nous avaient réellement légué.
Aujourd'hui, lorsque je pense à cette maison, je ne revois pas d'abord les murs, les pièces, les travaux accomplis.
Je revois les premiers jours, les discussions animées, les projets, les efforts consentis, cette joie presque enfantine de croire que nous étions capables de faire quelque chose ensemble.
Je revois les hommes que nous étions avant que les petites choses ne deviennent grandes, avant que les mots ne prennent le poids des pierres, avant que chacun ne commence à mesurer ce qui lui revenait plutôt que ce qui nous unissait.
Et je me demande parfois si la maison n'a pas été plus heureuse que nous. Elle a reçu nos efforts sans jamais les comparer, les briques sans demander qui les avait payées, nos mains sans chercher à savoir laquelle avait travaillé davantage.
Elle a simplement grandi, comme grandissent les choses auxquelles on donne de l'amour, tandis que nous, qui voulions lui donner une âme, avons laissé la nôtre se fatiguer dans des querelles dont personne ne se souviendra peut-être exactement.
Car les maisons vieillissent. Les terres changent de mains. Les biens se partagent, les actes se signent, les héritiers se succèdent, et les noms eux-mêmes finissent par s'effacer des mémoires. Mais il demeure quelque part, dans le cœur de ceux qui nous ont connus, le souvenir de la manière dont nous avons traité les nôtres.
C'est cela qui me fait le plus mal lorsque je repense à cette aventure. Non pas ce que nous avons dépensé, ni ce que nous avons perdu matériellement, mais ce que nous aurions pu être les uns pour les autres et que nous n'avons pas su préserver.
Nous voulions bâtir une maison pour rassembler les vivants autour de la mémoire des morts. Et nous avons découvert, trop tard peut-être, que les morts peuvent être plus unis dans le souvenir que les vivants autour de leur héritage.
Voilà donc les choses de la vie. Nous passons des années à construire ce que nous laisserons derrière nous, nous donnons notre temps, notre argent, nos forces à des murs qui finiront un jour par se fissurer, et nous négligeons parfois ce qui aurait mérité que nous lui consacrions le meilleur de nous-mêmes : cette fraternité qui ne figure sur aucun acte de propriété, qui ne se partage pas devant un notaire et dont aucune signature ne peut garantir la durée.
Un jour, les rancunes auront peut-être disparu. Les reproches se seront éteints, les paroles auront perdu leur sens, et ceux qui les ont prononcées ne seront plus là pour s'en souvenir. Il restera peut-être la maison, silencieuse au milieu du maquis, avec ses pierres qui auront vu passer les saisons, les enfants devenus vieux, les anciens devenus poussière, et ce rêve généreux que nous avions commencé ensemble.
Alors quelqu'un viendra peut-être s'asseoir devant elle. Il regardera les montagnes, les chemins, les arbres, et se demandera pourquoi ceux qui l'ont bâtie ne se parlent plus comme autrefois. Il ne saura peut-être rien des petites blessures, des paroles rapportées, des susceptibilités, des comptes que chacun tenait dans sa mémoire. Il verra seulement une maison, et derrière elle une famille qui aurait pu rester unie.
Et peut-être comprendra-t-il ce que nous avons mis tant de temps à apprendre : nous avions entrepris de restaurer la mémoire de nos ancêtres sans nous rendre compte que nous étions en train d'abîmer le plus précieux de leurs héritages, notre fraternité.
Si je raconte aujourd'hui cette histoire, ce n'est donc ni pour demander réparation ni pour réveiller les blessures. C'est parce que je sais que d'autres, quelque part, vivent la même histoire, autour d'une maison, d'un terrain, d'une succession, d'un rêve commun qui se défait sous le poids de choses qui, au départ, semblaient si petites.
Et si ces lignes doivent laisser quelque chose derrière elles, que ce ne soit pas le souvenir d'un conflit familial, mais cette pensée toute simple que nous aurions dû garder devant nous depuis le premier jour : avant de consolider les murs de nos maisons, consolidons ceux de notre fraternité.
Car les murs d'une maison protègent les vivants du froid, de la pluie et du vent. Mais seuls les murs de l'amour et du pardon peuvent protéger une famille contre elle-même.
Et lorsque tout aura été dit, lorsque les hommes auront cessé de vouloir avoir raison, lorsque la montagne aura repris le silence qu'elle connaissait avant nous, il ne restera peut-être qu'une prière, celle que l'on adresse à Dieu lorsque l'on comprend enfin que l'on a été faible, que l'on a blessé et que l'on aurait pu faire autrement.
Que Dieu nous pardonne nos erreurs, qu'Il apaise nos rancœurs et fasse germer, puis s'enraciner à jamais, l'amour dans le cœur des hommes.
Car les murs que nous élevons autour de nos maisons finiront un jour par s'effriter, mais ceux de l'amour, de la fraternité et du pardon devraient, eux, traverser les générations.
Amen.
L. Ouali,octobre 2026. La memoire vivante de Guenzet.
