Le pain à Guenzet.
"J’écris pour ceux qui ne parlent plus. Pour ceux que le temps efface lentement.
Pour ces gestes simples – une parole à la sortie de la mosquée, une présence au seuil d’une maison, un regard échangé dans le silence – qui composent la richesse invisible de nos villages."
Je vous le jure, et dites-le à tous ceux qui s’en souviennent encore : y avait-il meilleur pain que celui cuit au feu de bois, à l’époque de Hafri et de Bouboul ?
Puis vint l’introduction de la baguette à Guenzet, celle de Dda Abu, et avec elle une autre saveur, une autre habitude, mais toujours le même amour du pain partagé.
Ne me dites pas que le pain de la boulangerie a été concurrencé par le pain traditionnel fait à la maison. Chacun avait sa place, son odeur, sa mémoire. La baguette, elle, a toujours été appréciée à Guenzet, accueillie sans renier le pain d’antan, comme on accueille une nouveauté sans oublier ses racines.
Mais ce qui fait véritablement mal au cœur et tout le monde en est conscient, c’est de voir le boulanger de Guenzet directement concurrencé par le pain venu de Zemmoura. On étouffe ainsi le travail et l’emploi locaux. Face à cette concurrence déloyale, plusieurs courageux artisans ont été contraints d’abandonner rapidement ce métier.
Je me souviens du pain croustillant qui arrivait dans le bus de Dda H’foutou. On le regardait avec des yeux grands comme des boules de loto, la salive coulant déjà, pareille à l’eau vive de la fontaine d’Ighzer n’Tahala. Rien qu’à le voir, on avait faim, faim de pain et de ce moment-là, simple et sacré.
Souvenez-vous aussi : quand quelqu’un achevait la récitation du Coran, il ne la concluait jamais sans des beignets et des morceaux de pain coupés en rondelles, partagés avec respect et gratitude. C’était ainsi que se terminaient les choses importantes, dans la douceur et le partage.
Et ce pain ramené de Sétif… On l’accueillait avec tant d’amour, comme un hôte attendu. Ce n’était pas qu’un pain, c’était un lien, une joie, un souvenir qui, aujourd’hui encore, garde le goût de l’enfance et du temps béni.
Puis vint l’audace, puis l’indépendance, portées par des hommes qui ont piétiné la peur, qui ont osé briser les chaînes et marcher droit devant, sans détour ni soumission.
Le pain fit alors son entrée à Guenzet, né de la sueur et des mains courageuses de braves gens, de ceux qui bâtissent sans bruit mais avec honneur.
Mais chez nous, là où le bât blesse, et depuis toujours, persiste une hérésie tenace qui ronge toute la Kabylie : aimer l’étranger au détriment du nôtre.
Mépriser ce qui naît de nos terres, de nos mains, de notre histoire, pour encenser ce qui vient d’ailleurs. Une rage sourde, une blessure ouverte, qui refuse encore de cicatriser.
D’ailleurs, tout ce que je dis se vérifie chaque été, de manière flagrante, pendant les grandes vacances.
Guenzet et ses environs se remplissent alors, à ras bord, comme une gourde que l’on remplit de l’eau cristalline de Thighramt. Le village reprend vie, les chemins s’animent, les maisons fermées le reste de l’année s’ouvrent enfin.
Et pourtant, au lieu de s’en réjouir, certains résidents donnent l’impression de se sentir dérangés dans leur sommeil et leur tranquillité, comme si cette effervescence était une intrusion. Comme si ceux qui reviennent n’étaient plus d’ici, comme s’ils n’appartenaient pas à cette terre.
On oublie alors que ces “revenants” sont les enfants du pays, partis par nécessité, mais toujours attachés à Guenzet par le cœur, la mémoire et les racines.
Cette attitude révèle un malaise plus profond : la difficulté à accepter l’autre, même quand cet autre est des nôtres.
Une contradiction douloureuse dans une région bâtie sur la solidarité, l’hospitalité et le partage. Guenzet n’est pas une propriété privée ni un refuge figé dans le silence ; c’est une terre vivante, qui respire au rythme de ceux qui y vivent autant que de ceux qui y reviennent.
C’est lorsque les uns accepteront enfin leurs semblables, avec amour et fraternité, lorsque les fontaines se remettront à couler comme autrefois, lorsque le sourire reviendra illuminer les visages et que les cœurs s’ouvriront sans méfiance ni rancœur… alors, ce jour-là, tout reprendra son sens.
Ce jour-là, nous mangerons le pain béni de nos boulangeries, non pas seulement pour son goût, mais parce qu’il aura retrouvé sa vraie valeur : celle du partage, de la réconciliation et de l’appartenance à une même terre.
Ce pain-là sera la preuve que Guenzet aura renoué avec son âme.
Toutes mes excuses à mes chers compatriotes pour ce texte, volontairement abrupt et aiguisé, qui ne manquera pas de troubler certaines âmes sensibles.
Mais il est des vérités qu’il faut oser se dire, non pour blesser, mais pour se regarder enfin avec les yeux de la réalité et avancer sans faux-semblants.
Decembre 2025.
Lyazid Ouali, Écrivain de la memoire vivante.
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