L’eau de la fraternité,
chronique d’Aghdane Salah et Thamasth en 1958.
Récit historique transmis par Mokrane Boualdja sur le projet d’eau potable à Aghdane Salah en 1958, sous la mairie de Guenzet, entre solidarité villageoise, corvée traditionnelle et mémoire collective kabyle.
Mokrane raconte:
En 1958, en pleine période du plan de Constantine lancé par le général , le village vivait au rythme des espoirs fragiles et des difficultés quotidiennes.
À cette époque, Dda Lahcene Uabbas occupait la fonction de maire de Guenzet. Homme respecté et attentif aux préoccupations de la population, il convoqua un jour mon père, Lamri Bouaodja, qui était alors conseiller municipal à la mairie de Guenzet.
Dans notre village d’Agjdane Salah , mon père était connu pour être le seul homme maîtrisant la langue française.
Cela lui donnait une place particulière dans les discussions administratives et dans les relations avec les autorités de l’époque.
Ce jour-là, Dda Lahcene le regarda avec sérieux avant de lui poser une question simple, mais lourde de sens :
— Écoute, Lamri… qu’est-ce qu’il vous manque au village ?
Mon père, sans hésitation, répondit avec la franchise des hommes de la montagne :
— Dda Lahcene , notre plus grand problème, c’est l’eau potable. Nos familles souffrent du manque d’eau, et nous revendiquons aussi notre droit historique à l’irrigation de nos terres.
Ces paroles résumaient à elles seules les difficultés d’une population entière.
L’eau était une richesse vitale.
Les femmes parcouraient de longues distances pour remplir quelques jarres, les champs s’asséchaient, et les habitants vivaient dans l’attente d’une solution qui tardait à venir.
Touché par cette réalité, Dda Lahcene accepta de soutenir le projet. Une enveloppe financière fut accordée par la mairie afin de lancer les travaux d’adduction d’eau.
Mais dans ces villages kabyles de l’époque, rien ne pouvait se faire sans la solidarité populaire. Alors, les habitants furent appelés à participer selon le système traditionnel de la corvée : chacun donnait de son temps, de sa force et de sa sueur pour l’intérêt collectif.
Les hommes creusaient la terre pierreuse à coups de pioche, transportaient les matériaux sur leurs épaules, ouvraient des tranchées à travers les sentiers abrupts.
Les femmes apportaient de l’eau et de quoi nourrir les travailleurs.
Les jeunes aussi participaient avec enthousiasme, conscients qu’ils construisaient quelque chose qui servirait aux générations futures.
À la tête du chantier se trouvait Dda Arezki Uhafi , conducteur des travaux, homme rigoureux et courageux, qui suivait chaque étape avec précision malgré les conditions difficiles.
Mais tout le monde ne voyait pas ce projet d’un bon œil.
Nos frères de Thamasth , mécontents de cette initiative et craignant peut-être une remise en cause d’anciens équilibres autour de l’eau, auraient entrepris certains actes de sabotage.
Des canalisations étaient détériorées durant la nuit, des travaux défaits au petit matin… comme cela arrive souvent dans les vieilles histoires de villages où rivalités et fraternité se mélangent depuis toujours.
Face à ces incidents, la mairie décida alors de placer des sentinelles autour du chantier afin de surveiller les installations et punir les saboteurs pris sur le fait.
Les nuits devenaient longues. Certains jeunes montaient la garde dans le froid et le silence des montagnes, armés seulement de leur vigilance et de leur détermination à protéger ce projet si précieux pour la population.
Selon le témoignage de notre intellectuel, le regretté, le feu, Soltani Belkacem qui avait à peine vingt ans à l’époque, lui-même participa à la corvée et fut témoin direct de cette période.
Il racontait souvent ces scènes avec émotion : les hommes couverts de poussière, les disputes, les éclats de rire malgré la fatigue, et cette volonté collective de faire jaillir l’eau au cœur du village.
Aujourd’hui encore, ces souvenirs restent gravés dans la mémoire des anciens comme un symbole de courage, de solidarité et d’attachement à la terre.
Et à mes chers frères de Thamasth , je tiens à dire ceci : si je raconte cette histoire, ce n’est nullement pour raviver de vieilles tensions.
Ce ne sont que des narrations historiques transmises par nos anciens.
Au fond du cœur, je vous aime et je considère toujours qu’Aghdane Salah et Thamasth ne sont pas réellement deux villages, mais un seul et même village déguisé en deux visages fraternels.
Saha Aïdkoum.
le 27 mai 2026.
Lyazid Ouali, Guenzet, la mémoire vivante.
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Aghdane Salah-Thamasth-Guenzet-histoire kabyle-eau potable 1958-plan de Constantine-mémoire collective-Lamri Boualdja-Lahcene Uabbas -Arezki Hafri.



Merci, cher Lyazid, pour ce récit que vous aviez relaté avec une élégance du style et une riche rhétorique,; vous notre enfant prodige......
RépondreSupprimerVous êtes notre enfant prodige
RépondreSupprimerMerci mon frère pour les compliments, ça m'encourage davantage
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