Le géant au cœur d’or,
L’héritage de Dda Bezza n’Quaouéche.
"Dda Bezza n’Quaouéche, figure emblématique de Guenzet n’Ith Yaala, raconté à travers ses anecdotes, sa sagesse, son humour et les souvenirs de la mémoire villageoise kabyle."
À Guenzet n’Ith Yaala, en Basse Kabylie, il y a des hommes dont le souvenir ne disparaît jamais tout à fait. Ils continuent de vivre dans les conversations, dans les plaisanteries que l’on se transmet, dans les anecdotes racontées à la djemaa ou autour d’un café. Dda Bezza n’Quaouéche était de ceux-là.
Son vrai nom était Zouaoui Mohand Ameziane, né en 1909 et décédé en 1992. Il était le fils d’Ahmed et de Tassadit Boulekendil, originaires d’Aghelad n’Salah, ce nom que l’on expliquait autrefois par le tas de pierres ou le mur servant à délimiter la propriété de Salah.
Dda Bezza n’était pas un homme imposant par la taille. Bien au contraire. Mais il suffisait qu’il ouvre la bouche pour que tout le monde l’écoute. Il avait ce mélange assez rare d’intelligence, de malice, de bon sens et d’humour qui faisait de lui un personnage à part.
Marchand ambulant, grand marcheur, habitué aux routes et aux marchés, il connaissait les hommes et leurs petites faiblesses. Il savait surtout en rire, sans forcément les vexer.
Chez lui, la plaisanterie n’était jamais très loin d’une vérité.
Dda Bezza avait le verbe facile et la réponse rapide. Il pouvait se retrouver dans une situation embarrassante et, en quelques mots, retourner complètement la situation.
On raconte qu’un jour, à Lota n’Souk, un lieutenant de l’armée coloniale cherchait un homme recherché. Il s’approcha de Dda Bezza et lui montra une photographie, lui demandant s’il reconnaissait la personne.
Dda Bezza prit la photo, la regarda longuement. Puis, faisant semblant d’avoir du mal à distinguer les détails, il répondit avec le plus grand sérieux :
— Mais mon capitaine, ce n’est point une dame que voilà !
Il fallait être Dda Bezza pour sortir une pareille réponse dans une situation où la prudence était pourtant de mise.
Il avait cette façon bien à lui de jouer avec les mots et de laisser son interlocuteur se débrouiller avec le reste.
Même avec l’imam, il ne se privait pas.
Lorsqu’on lui reprochait ses retards ou ses absences aux prières matinales, il trouvait toujours une justification qui faisait sourire :
— Parfois, il faut aussi contenter l’autre… le diable !
Ce genre de réponse lui ressemblait. Il ne cherchait pas à provoquer. Il aimait simplement cette petite étincelle qui faisait rire l’assemblée.
Dda Bezza avait aussi quelque chose du poète, mais sans jamais se prendre pour un poète. Ses paroles étaient celles d’un homme qui avait beaucoup observé et beaucoup vécu.
Un jour, lors d’une assemblée villageoise, quelqu’un lui demanda :
— Dda Bezza, partage donc avec nous un peu de ta sagesse.
Il resta un instant silencieux avant de répondre :
— Les mots, c’est comme les éternuements : ils jaillissent sans prévenir. On ne les commande pas !
Chez Dda Bezza, les meilleures paroles semblaient sortir naturellement, comme si elles avaient attendu leur heure. Il ne préparait pas ses bons mots. Ils venaient quand ils devaient venir.
Dda Bezza était un grand marcheur, connaissait les chemins, les raccourcis, les sentiers et les villages. Il pouvait parcourir de longues distances sans donner l’impression de se fatiguer. La marche faisait partie de sa vie.
À ceux qui s’étonnaient de le voir toujours sur les routes, il répondait avec son sourire malicieux :
— Si on s’usait en marchant, j’en serais arrivé aux genoux !
Une phrase simple, mais qui lui ressemble tellement qu’on pourrait presque l’entendre aujourd’hui.
Il avait cette manière de transformer les difficultés de la vie en plaisanteries. Peut-être était-ce aussi une façon de mieux les supporter.
Parmi les histoires qui se racontent encore à son sujet, il y en a une qui mérite particulièrement d’être conservée.
Un jour, Dda Bezza avait accompagné un homme au marché.
La journée avait été bonne et ils avaient réalisé quelques bénéfices. Mais son compagnon, quelque peu avare ou simplement têtu, ne voulait rien partager avec Dda Bezza.
Sur le chemin du retour, ils arrivèrent devant une rivière gonflée par les eaux.
Dda Bezza regarda le courant et conseilla à son compagnon d’attendre. Le passage était dangereux.
Mais l’homme, sûr de lui, ne voulut rien entendre.
— Ça passe !
Il entra dans l’eau.
Quelques instants plus tard, le courant l’emporta. Il se retrouva en difficulté et se mit à appeler Dda Bezza à son secours.
Dda Bezza, resté sur la rive, ne perdit pas son calme. Il lui lança simplement :
— Ne t’inquiète pas ! Les profits sont bien au sec avec toi !
Même dans une situation aussi dangereuse, il trouvait encore le moyen de plaisanter.
Avec le recul, je crois que c’est ainsi que les villages fabriquent leurs légendes. Pas avec des statues ni avec de grands discours, mais avec des hommes ordinaires qui, par leur personnalité, finissent par devenir inoubliables.
Dda Bezza était de ces hommes-là.
Il n’était ni riche ni puissant. Il n’avait pas besoin de l’être. Sa richesse était ailleurs : dans son intelligence, dans son expérience, dans sa capacité à comprendre les hommes et surtout dans cette liberté d’esprit qui lui permettait de ne jamais se laisser enfermer dans les convenances.
Il pouvait être moqueur, parfois même franchement taquin. Mais derrière ses plaisanteries, il y avait un homme généreux, attentif aux autres et profondément attaché à son village.
C’est pour cela que le titre de « géant au cœur d’or » lui va si bien.
Le géant n’est évidemment pas celui de la taille. C’est celui de la personnalité.
Celui dont la présence dépasse largement sa propre personne. Et le cœur d’or, c’est cette bonté que les années n’ont pas effacée de la mémoire de ceux qui l’ont connu.
Aujourd’hui encore, lorsque son nom revient dans une conversation, il y a presque toujours une histoire qui suit. Une autre plaisanterie. Une autre marche. Une autre réponse. Une autre facétie.
Et c’est peut-être cela, le véritable héritage de Dda Bezza n’Quaouéche : des histoires que les uns racontent aux autres et qui, à force d’être transmises, empêchent un homme de disparaître complètement.
À la djemaa, à Lota n’Souk, dans les maisons ou sur les chemins du village, son nom appartient désormais à la mémoire collective.
Dda Bezza est parti depuis longtemps.
Mais son rire, lui, semble avoir trouvé le moyen de rester.
Et lorsqu’on commence à parler de lui, on comprend vite pourquoi : avec Dda Bezza, on n’en finit jamais. Il était, à lui seul, un puits presque intarissable d’histoires.
Lyazid Ouali , la mémoire vivante de Guenzet.
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