mercredi 19 août 2026

Dda Bezza n’Quaouéche.

Le géant au cœur d’or, 

L’héritage de Dda Bezza n’Quaouéche.



"Dda Bezza n’Quaouéche, figure emblématique de Guenzet n’Ith Yaala, raconté à travers ses anecdotes, sa sagesse, son humour et les souvenirs de la mémoire villageoise kabyle."

À Guenzet n’Ith Yaala, en Basse Kabylie, il y a des hommes dont le souvenir ne disparaît jamais tout à fait. Ils continuent de vivre dans les conversations, dans les plaisanteries que l’on se transmet, dans les anecdotes racontées à la djemaa ou autour d’un café. Dda Bezza n’Quaouéche était de ceux-là.

Son vrai nom était Zouaoui Mohand Ameziane, né en 1909 et décédé en 1992. Il était le fils d’Ahmed et de Tassadit Boulekendil, originaires d’Aghelad n’Salah,  ce nom que l’on expliquait autrefois par le tas de pierres ou le mur servant à délimiter la propriété de Salah.

Dda Bezza n’était pas un homme imposant par la taille. Bien au contraire. Mais il suffisait qu’il ouvre la bouche pour que tout le monde l’écoute. Il avait ce mélange assez rare d’intelligence, de malice, de bon sens et d’humour qui faisait de lui un personnage à part.

Marchand ambulant, grand marcheur, habitué aux routes et aux marchés, il connaissait les hommes et leurs petites faiblesses. Il savait surtout en rire, sans forcément les vexer. 

Chez lui, la plaisanterie n’était jamais très loin d’une vérité.

Dda Bezza avait le verbe facile et la réponse rapide. Il pouvait se retrouver dans une situation embarrassante et, en quelques mots, retourner complètement la situation.

On raconte qu’un jour, à Lota n’Souk, un lieutenant de l’armée coloniale cherchait un homme recherché. Il s’approcha de Dda Bezza et lui montra une photographie, lui demandant s’il reconnaissait la personne.

Dda Bezza prit la photo, la regarda longuement. Puis, faisant semblant d’avoir du mal à distinguer les détails, il répondit avec le plus grand sérieux :

— Mais mon capitaine, ce n’est point une dame que voilà !

Il fallait être Dda Bezza pour sortir une pareille réponse dans une situation où la prudence était pourtant de mise.

Il avait cette façon bien à lui de jouer avec les mots et de laisser son interlocuteur se débrouiller avec le reste.

Même avec l’imam, il ne se privait pas.

Lorsqu’on lui reprochait ses retards ou ses absences aux prières matinales, il trouvait toujours une justification qui faisait sourire :

— Parfois, il faut aussi contenter l’autre… le diable !

Ce genre de réponse lui ressemblait. Il ne cherchait pas à provoquer. Il aimait simplement cette petite étincelle qui faisait rire l’assemblée.

Dda Bezza avait aussi quelque chose du poète, mais sans jamais se prendre pour un poète. Ses paroles étaient celles d’un homme qui avait beaucoup observé et beaucoup vécu.

Un jour, lors d’une assemblée villageoise, quelqu’un lui demanda :

— Dda Bezza, partage donc avec nous un peu de ta sagesse.

Il resta un instant silencieux avant de répondre :

— Les mots, c’est comme les éternuements : ils jaillissent sans prévenir. On ne les commande pas !

Chez Dda Bezza, les meilleures paroles semblaient sortir naturellement, comme si elles avaient attendu leur heure. Il ne préparait pas ses bons mots. Ils venaient quand ils devaient venir.

Dda Bezza était un grand marcheur, connaissait les chemins, les raccourcis, les sentiers et les villages. Il pouvait parcourir de longues distances sans donner l’impression de se fatiguer. La marche faisait partie de sa vie.

À ceux qui s’étonnaient de le voir toujours sur les routes, il répondait avec son sourire malicieux :

— Si on s’usait en marchant, j’en serais arrivé aux genoux !

Une phrase simple, mais qui lui ressemble tellement qu’on pourrait presque l’entendre aujourd’hui.

Il avait cette manière de transformer les difficultés de la vie en plaisanteries. Peut-être était-ce aussi une façon de mieux les supporter.

Parmi les histoires qui se racontent encore à son sujet, il y en a une qui mérite particulièrement d’être conservée.

Un jour, Dda Bezza avait accompagné un homme au marché. 

La journée avait été bonne et ils avaient réalisé quelques bénéfices. Mais son compagnon, quelque peu avare ou simplement têtu, ne voulait rien partager avec Dda Bezza.

Sur le chemin du retour, ils arrivèrent devant une rivière gonflée par les eaux.

Dda Bezza regarda le courant et conseilla à son compagnon d’attendre. Le passage était dangereux.

Mais l’homme, sûr de lui, ne voulut rien entendre.

— Ça passe !

Il entra dans l’eau.

Quelques instants plus tard, le courant l’emporta. Il se retrouva en difficulté et se mit à appeler Dda Bezza à son secours.

Dda Bezza, resté sur la rive, ne perdit pas son calme. Il lui lança simplement :

— Ne t’inquiète pas ! Les profits sont bien au sec avec toi !

Même dans une situation aussi dangereuse, il trouvait encore le moyen de plaisanter.

Avec le recul, je crois que c’est ainsi que les villages fabriquent leurs légendes. Pas avec des statues ni avec de grands discours, mais avec des hommes ordinaires qui, par leur personnalité, finissent par devenir inoubliables.

Dda Bezza était de ces hommes-là.

Il n’était ni riche ni puissant. Il n’avait pas besoin de l’être. Sa richesse était ailleurs : dans son intelligence, dans son expérience, dans sa capacité à comprendre les hommes et surtout dans cette liberté d’esprit qui lui permettait de ne jamais se laisser enfermer dans les convenances.

Il pouvait être moqueur, parfois même franchement taquin. Mais derrière ses plaisanteries, il y avait un homme généreux, attentif aux autres et profondément attaché à son village.

C’est pour cela que le titre de « géant au cœur d’or » lui va si bien.

Le géant n’est évidemment pas celui de la taille. C’est celui de la personnalité. 

Celui dont la présence dépasse largement sa propre personne. Et le cœur d’or, c’est cette bonté que les années n’ont pas effacée de la mémoire de ceux qui l’ont connu.

Aujourd’hui encore, lorsque son nom revient dans une conversation, il y a presque toujours une histoire qui suit. Une autre plaisanterie. Une autre marche. Une autre réponse. Une autre facétie.

Et c’est peut-être cela, le véritable héritage de Dda Bezza n’Quaouéche : des histoires que les uns racontent aux autres et qui, à force d’être transmises, empêchent un homme de disparaître complètement.

À la djemaa, à Lota n’Souk, dans les maisons ou sur les chemins du village, son nom appartient désormais à la mémoire collective.

Dda Bezza est parti depuis longtemps.

Mais son rire, lui, semble avoir trouvé le moyen de rester.

Et lorsqu’on commence à parler de lui, on comprend vite pourquoi : avec Dda Bezza, on n’en finit jamais. Il était, à lui seul, un puits presque intarissable d’histoires.


Lyazid Ouali , la mémoire vivante de Guenzet.


Lisez aussi: le village Kabyle.


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dimanche 16 août 2026

La poterie, une école à part entière pour les enfants.

                                             La poterie, 
                      une école à part entière pour les enfants.


"La poterie, une véritable école pour les enfants de Guenzet : transmission du savoir-faire kabyle, développement de la créativité et préservation du patrimoine ancestral."


La poterie est bien plus qu’une activité artisanale ou qu’un simple objet du quotidien. Elle constitue un héritage millénaire, un patrimoine vivant et, surtout, un formidable outil d’apprentissage. Elle établit un lien précieux entre la mémoire collective et l’avenir, entre la main et l’esprit, entre l’enfant et son environnement. Lorsqu’elle est transmise aux jeunes générations, elle devient une véritable école de la vie.

À Guenzet, à ma grande surprise! au cœur de nos villages, entre les oliviers et les figuiers, est naît une école bien particulière : une école de poterie destinée aux enfants. Pour certains, une telle initiative pourrait paraître banale, voire simplement ludique. Pourtant, derrière le geste apparemment simple qui consiste à prendre une poignée d’argile et à lui donner une forme, se cache une démarche profondément éducative.

Modeler la terre, c’est apprendre à observer, à réfléchir, à construire et à recommencer. L’enfant découvre que la matière ne se laisse pas toujours dompter immédiatement et que la réussite exige du temps, de la patience et de la précision. 

Il apprend également que l’erreur n’est pas nécessairement un échec : elle peut devenir une étape vers une meilleure réalisation.

L’enseignement de la poterie peut ainsi répondre à plusieurs objectifs essentiels. 

Il permet d’abord de transmettre des techniques ancestrales et de rappeler comment les générations précédentes fabriquaient les objets nécessaires à leur vie quotidienne. 

Il contribue ensuite à l’éducation de l’enfant par le travail manuel, la discipline et la créativité. Enfin, il favorise son intégration dans la communauté en lui faisant découvrir une activité collective fondée sur l’échange, l’entraide et la transmission.

Sur le plan du développement de l’enfant, les bénéfices sont nombreux.

Sur le plan cognitif, la poterie développe la concentration, la patience et la capacité à anticiper. 

L’enfant doit imaginer son objet, réfléchir à sa forme, choisir ses dimensions, organiser les différentes étapes de sa réalisation et parfois corriger ses erreurs.

Sur le plan moteur, elle sollicite particulièrement la motricité fine, la coordination entre l’œil et la main et le sens du toucher. 

Les doigts apprennent progressivement à exercer la bonne pression sur la matière, à la modeler et à lui donner une forme précise.

Sur le plan émotionnel, la poterie apprend à accepter la frustration et l’imperfection. 

Une pièce peut se fissurer, se déformer ou même se casser après la cuisson. 

L’enfant découvre alors qu’il faut recommencer, persévérer et parfois chercher une autre manière de faire. 

À l’inverse, lorsqu’il réussit, il éprouve la satisfaction légitime d’avoir créé quelque chose de ses propres mains.

La poterie possède également une importante dimension artistique et culturelle. Elle ouvre l’enfant à l’esthétique, aux formes, aux couleurs, aux motifs et à l’histoire des objets. 

Elle lui permet de comprendre que l’art n’est pas seulement exposé dans les musées : il peut aussi être présent dans une assiette, une cruche, un vase ou un objet fabriqué autrefois par les femmes et les hommes de son propre village.

Chaque forme, chaque motif et chaque décoration peuvent raconter une histoire. 

La poterie devient alors un véritable langage visuel dans lequel se transmettent des valeurs, des croyances, des habitudes et des fragments de mémoire collective.

En Kabylie, cette dimension prend une importance particulière. 

La poterie traditionnelle fait partie de ces savoir-faire qui ont accompagné la vie quotidienne de nombreuses générations. Elle constitue un témoignage matériel d’une culture longtemps transmise essentiellement par la parole, le geste et l’apprentissage familial.

Faire découvrir cette tradition aux enfants, ce n’est donc pas simplement leur apprendre à fabriquer des objets. 

C’est leur donner les moyens de comprendre d’où ils viennent et de mesurer la valeur de ce que leurs ancêtres ont créé avec des moyens simples. C’est aussi leur montrer que le patrimoine n’est pas une chose figée dans le passé : il peut continuer à vivre, à évoluer et à trouver sa place dans le monde contemporain.

Une école de poterie pourrait également rapprocher l’école de la famille. L’enfant pourrait rapporter chez lui une pièce qu’il a réalisée, l’offrir à ses parents ou à ses grands-parents et raconter comment il l’a fabriquée. 

Le simple objet deviendrait alors un support de dialogue entre les générations. 

Le grand-père pourrait reconnaître un motif ancien, la grand-mère expliquer l’usage d’une ancienne cruche, et l’enfant découvrir que ce qu’il vient d’apprendre à l’école faisait autrefois partie de la vie quotidienne de sa famille.

Cette transmission intergénérationnelle est essentielle. Une culture disparaît rarement d’un seul coup ; elle s’efface progressivement lorsque les gestes ne sont plus transmis, lorsque les objets ne sont plus fabriqués et lorsque les jeunes générations ne connaissent plus leur signification.

La poterie peut donc devenir un moyen concret de lutter contre cet oubli.

Elle peut également contribuer à l’ouverture sur le monde. Les objets en terre cuite existent dans pratiquement toutes les civilisations. 

Comparer les formes, les techniques et les motifs d’ici avec ceux d’autres régions d’Algérie ou d’autres pays permettrait aux enfants de découvrir la diversité culturelle et de comprendre que chaque peuple possède ses propres manières de raconter son histoire à travers l’art.

Ainsi, une école de poterie à Guenzet ne serait pas seulement un atelier où l’on apprend à travailler l’argile. Elle pourrait devenir un espace d’éducation, de création, de transmission et de sauvegarde du patrimoine.

Elle enrichirait le patrimoine culturel du village tout en participant au développement intellectuel, manuel, artistique et social de l’enfant. Elle donnerait également une valeur nouvelle à un savoir-faire ancestral qui risque, comme beaucoup d’autres, de disparaître s’il n’est pas transmis.

Il ne faut donc pas considérer cette initiative comme une simple activité récréative. Derrière la terre façonnée par les petites mains d’un enfant se trouvent l’histoire de notre peuple, la mémoire de nos villages et une partie de notre identité.

Que cette école puisse devenir un exemple, une source d’inspiration et un encouragement pour toute notre communauté. 

Préserver la poterie, ce n’est pas seulement préserver quelques objets anciens : c’est préserver une partie de nous-mêmes et transmettre aux générations futures les racines qui leur permettront de mieux comprendre leur avenir.

Aux créateurs de cette école, j’adresse mes plus sincères remerciements et toute ma reconnaissance pour cette belle initiative, qui contribue à transmettre notre savoir-faire, à préserver notre patrimoine et à offrir à nos enfants une précieuse passerelle entre leur passé et leur avenir.

L.Ouali, la mémoire vivante se Guenzet.

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Lisez également: mon ami Zendra.

                                                         Anis One School

   

mercredi 12 août 2026

Mon ami Zendra.

Mon ami Zendra.

"Un récit nostalgique consacré à Tanaqucht, à l’amitié, à la solidarité villageoise et aux traditions kabyles d’autrefois, entre souvenirs d’enfance et mémoire collective."


Je vous prends par la main et vous invite à un voyage dans le temps, un retour vers une époque où simplicité, chaleur humaine et solidarité régnaient en maîtres.

Plonger dans ce passé révolu est une expérience à la fois émouvante et enrichissante, car il révèle une richesse culturelle inestimable, aujourd’hui presque oubliée.
À cette époque, on ne mangeait pas toujours à satiété, et nos vêtements, souvent modestes, n’étaient pas des plus convenables.
Pourtant, le bonheur habitait chaque recoin de notre quotidien. La joie n’était pas liée à l’abondance matérielle, mais à la force des liens humains et au partage sincère.
Ces souvenirs, gravés dans le cœur de ceux qui les ont vécus, sont comme des éclats de lumière. Ils éclairent les temps modernes, où l’agitation et la distance nous éloignent trop souvent de ces valeurs authentiques.

Revenir, ne serait-ce qu’un instant, à ces jours où la vie semblait plus douce, plus proche de la nature et des relations humaines, est un rêve partagé par beaucoup.
C’était une jeunesse où tout paraissait possible, où les rires des enfants remplissaient la claire voie de la Djemaa, et où les anciens, assis autour de l'atre , racontaient des histoires fascinantes qui animaient nos soirées.
Ces moments restent gravés dans nos âmes comme un trésor intemporel, un héritage précieux qui traverse les générations.

Notre quartier légendaire de Tanaqucht était le symbole même de cette vie authentique.
Il vivait comme une ruche d’abeilles, grouillant d’animation et de camaraderie.
Autour de la mosquée Laaraf, avec son minaret imposant et sa claire voie qui servait de lieu de rassemblement, s’organisait toute la vie du village.
C’était le cœur battant de Tanaqucht, un lieu sacré où les traditions se transmettaient et où les villageois se retrouvaient pour prier, discuter ou simplement partager un moment ensemble.
Les ruelles sinueuses du quartier, bordées de petites maisons basses aux tuiles rouges et aux portes d’ébène, formaient un décor pittoresque.
Chaque maison, accolée à sa voisine, contribuait à l’harmonie de cet ensemble unique.
Ces habitations, regroupées en îlots appelés amtiq, portaient le nom des familles qui les occupaient. Nith Bahmed, Makhlouf, Hafri,l'hocine, Berkouk, Zendra, Amirat, Belaid,Bouchmoukh, Iharchawen, bouyemit et tant d’autres : ces noms résonnaient comme des témoins vivants d’une histoire locale profondément enracinée.
Chaque amtiq formait une petite communauté, un microcosme où la solidarité et le respect étaient des règles d’or.
Je me souviens particulièrement d’un jour où tout le village était en émoi.
Mon ami d’enfance, Zendra, avait perdu tous les siens dans un drame qui marqua les mémoires.

Ce fut un moment de tristesse partagée, où chaque habitant se mobilisa pour entourer mon ami de réconfort et d’amour.
Ce souvenir, bien qu’empli de douleur, reflète la profondeur des liens qui unissaient les habitants de Tanaqucht.
Ce récit, ces histoires ,ne sont pas qu’une simple description. C’est un hommage vibrant à un mode de vie traditionnel, un patrimoine unique qui continue de vivre dans la mémoire collective de ceux qui ont connu ces temps bénis.
À travers elles, je rends hommage à Tanaqucht, ce village légendaire, et à mon ami Zendra, qui, malgré les épreuves, a su trouver la force d’avancer.

Abdelouahab, est le fils de Dda Kassa Bellali (1900-1968), surnommé l’Européen dans le village pour sa liberté d’esprit, incarne à lui seul cette époque. Sa singularité, comme lorsqu’il traversait la Djemaa en culotte pour aller aux champs, faisait sourire tout le monde.
Zendra,est le fils de Delloula Saadoune,le frère de Mohand Akli, tragiquement disparu dans un accident de travail, et d’Idriss.

Même si le temps a transformé ce village et vidé une partie de sa substance, Tanaqucht conserve malgré tout son âme et ses valeurs intemporelles.

Lyazid Ouali. la mémoire ivante de Guenzet.

Lisez aussi :Le village Kabyl

Mon ami Zendra-Tanaqucht-Guenzet-Ith Yaala-souvenirs d’enfance






vendredi 7 août 2026

Le village Kabyle

                                            Le village kabyle.

(1875/1910).


"Le village kabyle de Béni Saf : l’histoire des ouvriers venus de Kabylie après 1871, leur vie dans les cités minières, leur travail et leurs traditions."


Il existait, non loin d’Oran, sur les hauteurs de Béni Saf, un village qui ne figurait sur aucune carte officielle. 

Il n’avait ni nom reconnu par l’administration, ni limites clairement tracées, et pourtant il vivait pleinement dans la mémoire et dans la parole des hommes. On l’appelait simplement le village kabyle.


Il était né peu à peu, au gré des arrivées, autour de la grande mine de Béni Saf, dont les entrailles fournissaient du minerai et faisaient vivre des centaines d’ouvriers. Chaque matin, avant même que le soleil ne se lève complètement, les hommes quittaient leurs modestes habitations pour rejoindre les puits et les galeries. 

Ils descendaient dans les profondeurs de la terre, armés de pioches, de lampes et de courage, pour arracher à la roche ce qui faisait la richesse de la mine.


Dans les ruelles poussiéreuses du quartier, on entendait parler kabyle à chaque coin de rue. Les voix se mêlaient aux bruits de la mine, aux appels des marchands.

Ici, les noms de villages de Kabylie revenaient sans cesse dans les conversations : Aït Yaala, Aït Ouacif, Béjaïa, Sétif… Chacun avait laissé derrière lui une maison, une famille, quelques oliviers ou un morceau de terre dont il ne savait pas s'il reverrait un jour la couleur.

La plupart de ces hommes étaient venus de Kabylie. Ils avaient quitté leurs montagnes, leurs villages accrochés aux pentes, leurs champs de figuiers et d'oliviers, non par goût de l'aventure, mais poussés par la nécessité.

Après la révolte de 1871, la situation était devenue particulièrement difficile pour de nombreuses familles kabyles. 

Les conséquences de l'insurrection, les confiscations de terres, la pauvreté et l'appauvrissement des campagnes avaient jeté sur les routes des hommes qui n'avaient plus grand-chose à attendre de leur terre natale. 

Certains partirent vers Alger, d'autres vers les villes de l'Ouest. Beaucoup finirent par échouer à Béni Saf, attirés par les salaires que promettait la mine.

Ils arrivèrent avec peu de bagages.

Un baluchon, quelques vêtements, parfois une vieille couverture, et surtout l'espoir de pouvoir envoyer quelques pièces à ceux qui étaient restés au village.

Au fil des années, ils formèrent une véritable communauté. Ils habitaient les mêmes quartiers, partageaient parfois les mêmes logements, fréquentaient les mêmes cafés et se retrouvaient le soir pour parler du pays. Après une journée passée sous terre, les conversations revenaient inévitablement vers la Kabylie.

On parlait des récoltes, des oliviers, des mariages, des décès, des nouvelles venues du village. 

On racontait les histoires de ceux qui étaient partis et de ceux qui étaient restés. Certains avaient le mal du pays ; d'autres avaient fini par considérer Béni Saf comme leur seconde patrie.

Mais cette présence importante des Kabyles ne tarda pas à susciter des commentaires.

Une rumeur commença à circuler dans les cafés, les échoppes et jusque dans les marchés :


— La direction favorise les Kabyles.


Personne ne savait exactement qui avait lancé la rumeur. Mais elle se répandit rapidement.

On disait que, pour obtenir un emploi à la mine, mieux valait être Kabyle. 

Certains parlaient de favoritisme. D'autres affirmaient que les Kabyles occupaient les meilleurs postes. 

Les conversations devenaient parfois vives, et les reproches se faisaient de plus en plus insistants.


La direction finit par entendre parler de ces accusations.

Un matin, le directeur de la mine, un Français installé depuis plusieurs années dans la région, décida de convoquer une assemblée générale. Il voulait mettre fin aux rumeurs, non pas par des discours, mais en laissant les faits parler d'eux-mêmes.

Les ouvriers furent rassemblés dans une grande cour. Ils étaient nombreux. Mineurs, mécaniciens, employés, ouvriers spécialisés et journaliers attendaient, certains avec curiosité, d'autres avec méfiance.

Le directeur prit la parole.

Il expliqua que la mine ne pouvait fonctionner qu'avec des hommes capables, sérieux et expérimentés. 

Il affirma que les origines, les villages ou les appartenances n'entraient pas en ligne de compte lorsqu'il s'agissait de recruter ou de confier des responsabilités.

Puis, d'une voix ferme, il demanda à ceux qui exerçaient certains métiers de s'avancer.


— Les électriciens !


Quelques hommes sortirent du rang.


— Les mineurs qualifiés !


D'autres avancèrent.


— Les mécaniciens !


Puis les comptables, les bûcherons, les cuisiniers, les employés administratifs, les ouvriers spécialisés…


À chaque appel, des hommes quittaient la foule et traversaient lentement la cour.


Au début, personne ne remarqua vraiment ce qui était en train de se produire.

Puis un silence étrange s'installa.

Les regards commencèrent à se croiser.

Les hommes désignés avaient un point commun : ils étaient tous Kabyles.


Un murmure parcourut l'assemblée.

Certains baissèrent les yeux. D'autres regardèrent leurs voisins avec étonnement. Ceux qui, quelques jours auparavant, accusaient la direction de favoritisme semblaient soudain ne plus savoir quoi dire.


Le directeur attendit que le silence revienne.

Il regarda longuement les hommes alignés devant lui, puis se tourna vers l'assemblée.


— Voilà ceux que nous avons recrutés. Nous ne leur avons pas demandé d'où ils venaient. Nous leur avons demandé ce qu'ils savaient faire.


Il marqua une pause avant d'ajouter :


— Ici, nous avons besoin de compétences, pas d'origines.


Personne ne répondit.


La scène dura quelques instants, mais elle resta longtemps dans les mémoires.

Pour certains, elle fut peut-être un désaveu. Pour d'autres, elle fut surtout le reflet d'une réalité que personne ne pouvait nier : 

ces hommes venus des montagnes avaient su trouver leur place dans un monde qui leur était pourtant étranger.

Ils avaient appris à manier les outils, à comprendre les machines, à descendre dans les profondeurs de la terre, à réparer, construire, organiser et diriger. 

Ils avaient transformé la nécessité en savoir-faire et l'exil en force.

Le soir venu, dans les cafés du quartier kabyle, on raconta encore longtemps ce qui s'était passé.

Les anciens en tirèrent une certaine fierté, mais sans triomphalisme.

Car derrière cette réussite se cachait une histoire beaucoup plus douloureuse : 

celle d'hommes,éternels voyageurs, contraints de quitter leurs montagnes parce que leur terre ne pouvait plus les nourrir.

Ils avaient emporté avec eux leur langue, leurs coutumes, leurs souvenirs et cette obstination silencieuse propre à ceux qui n'ont pas le choix.


À Béni Saf, ils avaient creusé la terre comme leurs pères avaient autrefois creusé les champs de leurs montagnes. 

Ils avaient changé la pioche du paysan contre celle du mineur, l'olivier contre le minerai, la pente de la montagne contre les galeries obscures de la mine.

Et, sans même le savoir, ils avaient construit autour de la mine un petit morceau de leur Kabylie perdue.

Un village sans nom sur les cartes, mais bien réel dans la mémoire des hommes.


L.ouali août 2026.

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jeudi 30 juillet 2026

La voix de la montagne

 

                   La voix de la montagne.


"Portrait de Khaled, paysan kabyle resté fidèle à sa terre et à ses bêtes toute sa vie. Extrait d'Azar nith Yaala — Racines, de Lyazid Ouali."


Khaled Bahmed était le benjamin de la fratrie, né et grandi au milieu des bovins et des caprins. Dès ses premiers instants, il s'était épris de la terre, des sillons, des odeurs et des bruits des bêtes. La voix de la montagne l'avait envoûté au point qu'il choisit de vivre paysan — pauvre peut-être, mais toujours digne. Pour lui, peu importait que le pain fût d'orge, de blé ou d'avoine : il devait être blanc, honnêtement gagné à la sueur du front, jamais reçu par courbette ni arraché à la misère des grandes villes.

Il resta au bled et laboura la terre toute sa vie. « Je ne changerais pas une brindille de mon patelin contre tous les avantages de la vie citadine », répétait-il, inébranlable.

Sa terre, souvent difficile, rocailleuse et froide, parfois blessante sous la houe, n'en demeurait pas moins une compagne majestueuse : des chênes et des oliviers tachaient de vert les pentes. Dans sa grange, où le soleil brûlait d'une lumière crue, les vaches et les chèvres traçaient leurs chemins, les poules picoraient en cadence, et une eau limpide jaillissait des sources, portant cette odeur unique de terre et d'herbe séchée.

Le paysan, par nature, aime les grands espaces ; pour les natifs de la campagne, l'horizon est essentiel, presque vital. Khaled, profondément marqué par la perte de sa mère à soixante-cinq ans, puis, peu après, par celle de son père, ne concevait pas d'abandonner son village natal. Au plus profond de son cœur et de sa raison, il savait que c'était là qu'il avait jeté son ancre.

Sa relation avec la nature et les animaux était presque magique. On l'appelait « l'homme qui parlait aux animaux », tant il semblait comprendre leurs regards et leurs gestes.

On raconte qu'un jour son cheval fut volé. Khaled passa des jours à le chercher, interrogeant voisins et marchands sans succès, jusqu'à ce qu'un cultivateur vienne l'avertir : un homme d'un village voisin avait acheté, au souk, un cheval qui pourrait être le sien.

Sans perdre de temps, Khaled se rendit chez l'acheteur. Devant l'homme méfiant, qui exigeait des preuves, Khaled posa la main sur sa poitrine, ferma les yeux comme pour invoquer la mémoire du ventre, et appela son cheval d'une voix basse et profonde. Comme si la voix avait franchi les kilomètres, le cheval, qui se trouvait dans l'écurie, leva la tête, sortit et vint se placer devant Khaled, frottant son encolure contre lui. Ému et convaincu, l'acheteur rendit l'animal sans contrepartie. L'histoire circula longtemps dans les villages, renforçant l'aura de Khaled.

Plus tard, devenu grand-père, il effectua le pèlerinage à La Mecque avec sa femme. De retour, il garda la piété au fond du cœur, mais remit la gandoura et le bâton du pèlerin pour le bleu de travail et la gaule, retournant aux champs. Pour lui, le travail était aussi une forme de dévotion : labourer, semer et récolter relevaient d'un même geste sacré.

Khaled était marié à Hafri Djaouida, d'Axxam Uhafi, issue de la grande famille des Aït Hafi, qui comprend aussi les branches Hafir et Bouchefra. Djaouida donna six filles à la famille : Nacera (1970), mariée à Keddour Djamal ; Zahia (1973), épouse de Djamal Ouglal ; Yamina (1974) ; Rafika (1981), qui épousa son cousin maternel Bouchemla Kamel, fils de la défunte Djamila Bahmed ; Kenza (1984) ; et Latifa. Ils eurent aussi deux fils : Ferhat (1975) et Lakhdar (1988). Djaouida était la sœur de Lahcen, Abbas, Abdelkrim et Ali Uhafi (Hafri), connu autrefois pour ses activités de transport clandestin.

Khaled est décédé le 25 juillet 2021, à l'hôpital de Bougaa.

Extrait du livre Azar nith Yaala — Racines, de Lyazid Ouali

Azar nith Yaala, Racines, Lyazid Ouali, Khaled paysan, Kabylie, mémoire kabyle, vie rurale, montagne, Aït Hafi, généalogie, littérature algérienne

lisez aussi: Souvenirs d'enfance



dimanche 19 juillet 2026

Souvenirs d'enfance

 

                Souvenirs d'enfance

Il existe des lieux qui disparaissent sans jamais s'effacer de notre mémoire. 

Cet immeuble, où des familles venues de Guenzet avaient recréé un véritable village au cœur de la ville, demeure pour moi le symbole d'une époque où l'hospitalité, la solidarité et les liens humains faisaient partie du quotidien. Ce récit est un hommage à celles et ceux qui ont illuminé mon enfance et dont les souvenirs continuent de vivre à travers ces quelques pages.

Je me souviens, comme si c'était hier,  pour reprendre les mots de Mouloud Feraoun, du temps où j'étais un petit bambin, haut comme trois pommes, débordant d'énergie, de curiosité et d'une insouciance qui faisait de chaque journée une aventure.

À cette époque, nous vivions dans un immeuble pas tout à fait comme les autres. Ce n'était pas seulement un bâtiment de plusieurs étages ; c'était un petit morceau de notre village transplanté en ville. La plupart des habitants étaient originaires de Guenzet, si bien qu'en franchissant la porte d'entrée, on avait l'impression de rentrer au pays.

Au rez-de-chaussée habitaient les Belaïd et les Zouaoui. Au deuxième étage vivaient les Abachi et notre famille. Plus haut résidaient les Oularbi, les Kerma et les Abderrahmane. Les Abachi occupaient également un second appartement au troisième étage, tandis que les Daikhi vivaient tout en haut de l'immeuble.

Toutes ces familles avaient été réunies grâce à la générosité, au courage et à la détermination d'un homme exceptionnel : Ammi Larbi, notre boulanger.  Pour nous, il était bien davantage qu'un voisin. Il était l'âme de cette petite communauté. Sa porte restait toujours ouverte, son sourire ne quittait jamais son visage, et chacun savait qu'il trouverait auprès de lui une parole bienveillante ou un geste de solidarité.

Ammi Larbi et sa famille étaient nos voisins de palier.

Sa femme, une cousine à nous, incarnait la douceur et la bonté. Sa voix apaisait, son regard rassurait. Et puis il y avait leurs filles... Ah ! leurs filles...

Elles étaient belles comme les roses de notre jardin, élégantes, rayonnantes, mais leur véritable beauté résidait ailleurs : elles étaient cultivées, parfaitement éduquées et toujours prêtes à rendre service avec une simplicité désarmante.

Je me rappelle encore du jour où nous avons emménagé dans notre nouvel appartement. Ce jour-là, nos voisins, les Abachi, nous offrirent un accueil si chaleureux qu'il demeure gravé dans ma mémoire comme l'un des plus beaux souvenirs de mon enfance.

Pour célébrer notre arrivée, ils avaient préparé un véritable festin de bienvenue. Toute la maison était en effervescence. Dans la cuisine, les marmites fumaient doucement. Les parfums du couscous, des légumes mijotés, du pain chaud et des pâtisseries se mêlaient dans un tourbillon d'odeurs qui emplissait tout l'appartement.

Les femmes allaient et venaient avec une élégance naturelle. Chacune semblait connaître son rôle, comme les artistes d'un opéra parfaitement réglé.

Du haut de mes quelques années, je restais en retrait, fasciné par ce ballet silencieux. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde semblait si occupé.

Je tirai doucement la manche de ma mère.

— Pourquoi tout ce remue-ménage ?

Elle me regarda avec un sourire plein de tendresse.

— C'est ainsi que l'on accueille les nouveaux venus. Chez nous, personne n'arrive sans être reçu comme un membre de la famille.

Cette réponse, si simple, s'est gravée en moi pour toujours.

Ce jour-là, sans vraiment le comprendre, j'appris que l'hospitalité n'était pas seulement une coutume : elle était une manière de vivre, une façon de dire à l'autre : « Tu es désormais des nôtres. »

À partir de ce jour, mon affection pour cette famille ne cessa de grandir. Ammi Larbi et les siens m'avaient adopté comme si j'étais leur propre enfant.

J'étais leur petit protégé. On me choyait, on me dorlotait, on riait de mes facéties et l'on me faisait sentir que j'avais toujours ma place parmi eux.

Je passais chez eux la plus grande partie de mon temps libre. Parfois, ils m'invitaient à regarder la télévision. À cette époque, posséder un téléviseur était un privilège que notre famille ne pouvait pas encore s'offrir.

Je m'asseyais alors sagement, émerveillé devant ces images qui semblaient venir d'un autre monde.

D'autres fois, je passais des heures sur leur balcon. Je regardais la rue vivre sous mes yeux. Les passants, les marchands ambulants, les enfants qui jouaient, les discussions animées des voisins... J'aimais observer ce spectacle quotidien, d'autant plus que notre appartement ne possédait pas de balcon.

Les filles de la famille semblaient apprécier ma compagnie. Avec mon caractère espiègle, parfois un peu loufoque, mais toujours respectueux, je les faisais rire sans même m'en rendre compte.

Elles se moquaient gentiment de mes maladresses, m'encourageaient lorsque j'étais timide et veillaient constamment à ce que je me sente à l'aise parmi elles.

Il existait pourtant une scène qui les amusait énormément.

Chaque fois que l'heure du repas approchait, je trouvais aussitôt un prétexte pour disparaître. Je prétendais devoir rentrer chez moi, ou bien je m'inventais une course urgente.

Elles connaissaient parfaitement mon petit manège.

— Regardez-le ! Il va encore s'échapper !

Puis les rires éclataient.

— Il est incorrigible !

Je souriais, un peu gêné.

En réalité, je n'osais jamais rester à table. J'avais reçu une éducation où l'on apprenait très tôt à ne pas profiter de la générosité des autres. Cette discrétion était ma manière de les remercier.

Avec le temps, ce petit jeu devint un rituel affectueux entre nous. Elles savaient que je finirais toujours par trouver une excuse, et moi je savais qu'elles m'inviteraient malgré tout.

Lorsque arriva le jour de ma première rentrée des classes, ce fut l'une de leurs filles qui m'accompagna jusqu'à l'école et s'occupa de mon inscription. Je revois encore son sourire rassurant lorsqu'elle me prit par la main. Tout me semblait immense : la cour, les classes, les élèves. Mais sa présence suffisait à chasser mes inquiétudes.

Grâce à elle, je franchis le portail avec confiance. Aujourd'hui encore, lorsque je repense à cette journée, ce n'est pas l'école qui me revient d'abord en mémoire. C'est cette main tendue. Cette main fraternelle qui guidait un petit garçon vers une nouvelle étape de sa vie.

Cette famille, par sa générosité, sa présence et son affection, a illuminé les plus belles années de mon enfance. Elle m'a appris que la richesse d'un village ne se mesure ni à ses maisons ni à ses terres, mais aux femmes et aux hommes qui savent ouvrir leur porte, partager leur pain et accueillir l'autre comme un frère.

Puis les années ont passé, implacables.

Sans que nous nous en apercevions vraiment, elles ont emporté avec elles les voix, les rires et cette animation permanente qui faisaient battre le cœur de notre immeuble. Autrefois, il résonnait des appels lancés d'un balcon à l'autre, des courses effrénées des enfants dans les escaliers, des portes qui s'ouvraient sans prévenir et des voisins qui entraient les uns chez les autres comme on entre dans sa propre maison.

Aujourd'hui, il ne reste que le silence.

Un silence qui semble avoir pris possession des lieux, comme si les murs eux-mêmes gardaient la mémoire de ceux qui les ont habités. Les anciens, ces piliers de notre petite communauté, sont partis les uns après les autres.

Ammi Larbi, cet homme de cœur qui incarnait la générosité, la solidarité et le sens du partage, nous a quittés. Sa femme, Lalla Tassadit, cette présence maternelle dont le sourire illuminait le palier, a fermé les yeux à son tour, laissant derrière elle une maison où la chaleur humaine semblait s'être éteinte avec elle.

Puis d'autres visages familiers ont disparu. Hocine Oularbi n'est plus. Meziane Daikhi non plus. Saïd… Abbès…Samir Ouali…Lalla Fatoum…Lalla Aldjia…Les noms reviennent dans ma mémoire comme les pages d'un vieil album de famille que l'on feuillette avec émotion.

Chaque nom évoque un visage. Chaque visage raconte une histoire. Chaque histoire emporte avec elle une partie de notre enfance.

Je me surprends parfois à murmurer leurs noms, comme pour m'assurer qu'ils ne disparaîtront jamais tout à fait tant que quelqu'un continuera de se souvenir d'eux.

Et je me prends souvent à poser les mêmes questions. Où est Hakim ? Où est Kamel Belaïd ? Où est Silhadi Si Smaïl ?

La vie nous disperse sans bruit. Elle éloigne les uns, rassemble les autres, puis finit toujours par nous séparer.

Je repense souvent à la boulangerie de Dda Abu. C'était bien plus qu'une simple boulangerie. C'était un lieu de rencontre. Un petit carrefour de la mémoire.

À son entrée, les anciens avaient pris l'habitude de s'asseoir au soleil. Ils échangeaient les nouvelles du village, évoquaient les mariages, les naissances, les départs et les retours au bled. On y parlait autant que l'on y achetait du pain.

Aujourd'hui, ces bancs sont vides. Le silence y a remplacé les conversations. Quant à leurs enfants, cette génération qui nous a vus grandir, elle s'est envolée vers d'autres horizons. La vie les a conduits vers d'autres villes, parfois jusqu'à d'autres pays. Ils y ont construit leur famille, leur carrière, leur avenir. D'autres sont restés fidèles à leurs racines, veillant encore sur l'héritage de leurs parents.

Et puis il y a ceux que le quotidien retient loin d'ici. Ils reviennent parfois, le temps d'un enterrement, d'un mariage ou de quelques jours de vacances. Ils traversent les lieux de leur enfance avec émotion, comme on feuillette un vieux livre dont chaque page fait renaître un souvenir.

Lorsque je passe aujourd'hui devant notre immeuble, j'ai toujours l'impression que le temps s'y est arrêté. Il est toujours debout. Fier. Robuste. Mais il ne respire plus comme autrefois.

Il a vieilli, lui aussi. Les volets, jadis entrouverts du matin jusqu'au soir, restent désormais fermés. Les portes, qui ne cessaient de s'ouvrir pour accueillir un voisin, un parent ou un ami, sont devenues silencieuses. Les escaliers, autrefois envahis par les cris des enfants, résonnent maintenant d'un vide presque douloureux.

Et pourtant...Il suffit que je m'arrête quelques instants pour que le passé revienne. Comme un film projeté sur les murs. Je revois les femmes préparer le repas de bienvenue. Je revois les enfants jouer au pied de l'immeuble. J'entends les voisins discuter sur le palier.

Les odeurs de cuisine semblent remonter jusqu'à moi. Les rires éclatent de nouveau. Pendant quelques secondes, tout redevient vivant.

Puis l'image s'efface. Le silence reprend sa place. Te souviens-tu, Krimo ? Et toi, Salah ? Cherif...Salim... Ghano...Mouloud...Mohand...Zine Eddine...Vous souvenez-vous de ces journées qui nous semblaient éternelles ?

Il me semble entendre encore la voix d'Ammi Larbi appelant quelqu'un depuis son balcon.

Parfois, je ferme même les yeux pour prolonger cette illusion. Mais lorsque je les rouvre, il ne reste que le présent. Et le présent est souvent bien silencieux.

Il m'arrive alors de sentir le poids de la nostalgie peser sur mes épaules. Je me demande ce que sont devenus tous ceux qui ont grandi dans cet immeuble.

Éprouvent-ils, eux aussi, cette même émotion en revenant ici ? Leurs souvenirs surgissent-ils, comme les miens, au détour d'un escalier, d'une fenêtre ou d'une simple odeur de pain chaud ? Se rappellent-ils nos jeux d'enfants ? Nos repas partagés ?

Nos soirées d'été passées à observer la rue depuis les balcons ? Le cinéma en plein air, installé juste en face, dans la caserne ?

Et que sont devenues ces jeunes filles du quartier qui ont bercé mon enfance et accompagné mes premiers pas vers l'école ?

Ont-elles seulement conscience de la place qu'elles occupent encore dans la mémoire de ce petit garçon qu'elles protégeaient avec tant de tendresse ?

Le temps accomplit inlassablement son œuvre. Il transforme les maisons. Il blanchit les cheveux. Il efface les voix.

Mais il est une chose contre laquelle il demeure impuissant : les souvenirs que le cœur refuse d'abandonner.

Notre immeuble est devenu un témoin silencieux d'une époque révolue. Pour d'autres, ce n'est peut-être qu'un bâtiment parmi tant d'autres.

Pour moi, il restera toujours la maison où j'ai appris ce que signifient la fraternité, le respect, la solidarité et l'hospitalité. Chaque pierre, chaque fenêtre, chaque marche d'escalier garde une part de mon enfance.

Et tant que je pourrai raconter ces souvenirs, ceux qui y ont vécu continueront, eux aussi, à vivre un peu.

À chacun d'entre vous, je dis simplement merci. Car les maisons finissent toujours par vieillir. Les hommes aussi. Mais l'amour que l'on reçoit dans son enfance ne meurt jamais.

Il devient cette lumière discrète qui nous accompagne jusqu'au bout du chemin.

N.B. : J'ai évoqué les habitants de mon village ; que ceux que je n'ai pas cités veuillent bien m'en excuser. L'oubli n'est jamais celui du cœur, seulement celui de la mémoire.

Février 2025

Lyazid Ouali, la mémoire vivante.

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Les gens qui font mon village

Hadda, la porteuse d'eau

                             HADDA                  (Hadda Ubenathmane)                                         LA PORTEUSE D’EAU Hadda Uben...