La voix de la montagne.
"Portrait de Khaled, paysan kabyle resté fidèle à sa terre et à ses bêtes toute sa vie. Extrait d'Azar nith Yaala — Racines, de Lyazid Ouali."
Khaled Bahmed était le benjamin de la fratrie, né et grandi au milieu des bovins et des caprins. Dès ses premiers instants, il s'était épris de la terre, des sillons, des odeurs et des bruits des bêtes. La voix de la montagne l'avait envoûté au point qu'il choisit de vivre paysan — pauvre peut-être, mais toujours digne. Pour lui, peu importait que le pain fût d'orge, de blé ou d'avoine : il devait être blanc, honnêtement gagné à la sueur du front, jamais reçu par courbette ni arraché à la misère des grandes villes.
Il resta au bled et laboura la terre toute sa vie. « Je ne changerais pas une brindille de mon patelin contre tous les avantages de la vie citadine », répétait-il, inébranlable.
Sa terre, souvent difficile, rocailleuse et froide, parfois blessante sous la houe, n'en demeurait pas moins une compagne majestueuse : des chênes et des oliviers tachaient de vert les pentes. Dans sa grange, où le soleil brûlait d'une lumière crue, les vaches et les chèvres traçaient leurs chemins, les poules picoraient en cadence, et une eau limpide jaillissait des sources, portant cette odeur unique de terre et d'herbe séchée.
Le paysan, par nature, aime les grands espaces ; pour les natifs de la campagne, l'horizon est essentiel, presque vital. Khaled, profondément marqué par la perte de sa mère à soixante-cinq ans, puis, peu après, par celle de son père, ne concevait pas d'abandonner son village natal. Au plus profond de son cœur et de sa raison, il savait que c'était là qu'il avait jeté son ancre.
Sa relation avec la nature et les animaux était presque magique. On l'appelait « l'homme qui parlait aux animaux », tant il semblait comprendre leurs regards et leurs gestes.
On raconte qu'un jour son cheval fut volé. Khaled passa des jours à le chercher, interrogeant voisins et marchands sans succès, jusqu'à ce qu'un cultivateur vienne l'avertir : un homme d'un village voisin avait acheté, au souk, un cheval qui pourrait être le sien.
Sans perdre de temps, Khaled se rendit chez l'acheteur. Devant l'homme méfiant, qui exigeait des preuves, Khaled posa la main sur sa poitrine, ferma les yeux comme pour invoquer la mémoire du ventre, et appela son cheval d'une voix basse et profonde. Comme si la voix avait franchi les kilomètres, le cheval, qui se trouvait dans l'écurie, leva la tête, sortit et vint se placer devant Khaled, frottant son encolure contre lui. Ému et convaincu, l'acheteur rendit l'animal sans contrepartie. L'histoire circula longtemps dans les villages, renforçant l'aura de Khaled.
Plus tard, devenu grand-père, il effectua le pèlerinage à La Mecque avec sa femme. De retour, il garda la piété au fond du cœur, mais remit la gandoura et le bâton du pèlerin pour le bleu de travail et la gaule, retournant aux champs. Pour lui, le travail était aussi une forme de dévotion : labourer, semer et récolter relevaient d'un même geste sacré.
Khaled était marié à Hafri Djaouida, d'Axxam Uhafi, issue de la grande famille des Aït Hafi, qui comprend aussi les branches Hafir et Bouchefra. Djaouida donna six filles à la famille : Nacera (1970), mariée à Keddour Djamal ; Zahia (1973), épouse de Djamal Ouglal ; Yamina (1974) ; Rafika (1981), qui épousa son cousin maternel Bouchemla Kamel, fils de la défunte Djamila Bahmed ; Kenza (1984) ; et Latifa. Ils eurent aussi deux fils : Ferhat (1975) et Lakhdar (1988). Djaouida était la sœur de Lahcen, Abbas, Abdelkrim et Ali Uhafi (Hafri), connu autrefois pour ses activités de transport clandestin.
Khaled est décédé le 25 juillet 2021, à l'hôpital de Bougaa.
Extrait du livre Azar nith Yaala — Racines, de Lyazid Ouali
Azar nith Yaala, Racines, Lyazid Ouali, Khaled paysan, Kabylie, mémoire kabyle, vie rurale, montagne, Aït Hafi, généalogie, littérature algérienne
lisez aussi: Souvenirs d'enfance

Un homme bon, d'une grande sagesse qui passe la plupart de son temps aux champs pour s'occuper de son bétail et ces terres.
RépondreSupprimerIl est né et vécu comme ça toute sa vie.
Supprimer