Souvenirs d'enfance
Il existe des lieux qui disparaissent sans jamais s'effacer de notre mémoire.
Cet immeuble, où des familles venues de Guenzet avaient recréé un véritable village au cœur de la ville, demeure pour moi le symbole d'une époque où l'hospitalité, la solidarité et les liens humains faisaient partie du quotidien. Ce récit est un hommage à celles et ceux qui ont illuminé mon enfance et dont les souvenirs continuent de vivre à travers ces quelques pages.
Je me souviens, comme si c'était hier, pour reprendre les mots de Mouloud Feraoun, du temps où j'étais un petit bambin, haut comme trois pommes, débordant d'énergie, de curiosité et d'une insouciance qui faisait de chaque journée une aventure.
À cette époque, nous vivions dans un immeuble pas tout à fait comme les autres. Ce n'était pas seulement un bâtiment de plusieurs étages ; c'était un petit morceau de notre village transplanté en ville. La plupart des habitants étaient originaires de Guenzet, si bien qu'en franchissant la porte d'entrée, on avait l'impression de rentrer au pays.
Au rez-de-chaussée habitaient les Belaïd et les Zouaoui. Au deuxième étage vivaient les Abachi et notre famille. Plus haut résidaient les Oularbi, les Kerma et les Abderrahmane. Les Abachi occupaient également un second appartement au troisième étage, tandis que les Daikhi vivaient tout en haut de l'immeuble.
Toutes ces familles avaient été réunies grâce à la générosité, au courage et à la détermination d'un homme exceptionnel : Ammi Larbi, notre boulanger. Pour nous, il était bien davantage qu'un voisin. Il était l'âme de cette petite communauté. Sa porte restait toujours ouverte, son sourire ne quittait jamais son visage, et chacun savait qu'il trouverait auprès de lui une parole bienveillante ou un geste de solidarité.
Ammi Larbi et sa famille étaient nos voisins de palier.
Sa femme, une cousine à nous, incarnait la douceur et la bonté. Sa voix apaisait, son regard rassurait. Et puis il y avait leurs filles... Ah ! leurs filles...
Elles étaient belles comme les roses de notre jardin, élégantes, rayonnantes, mais leur véritable beauté résidait ailleurs : elles étaient cultivées, parfaitement éduquées et toujours prêtes à rendre service avec une simplicité désarmante.
Je me rappelle encore du jour où nous avons emménagé dans notre nouvel appartement. Ce jour-là, nos voisins, les Abachi, nous offrirent un accueil si chaleureux qu'il demeure gravé dans ma mémoire comme l'un des plus beaux souvenirs de mon enfance.
Pour célébrer notre arrivée, ils avaient préparé un véritable festin de bienvenue. Toute la maison était en effervescence. Dans la cuisine, les marmites fumaient doucement. Les parfums du couscous, des légumes mijotés, du pain chaud et des pâtisseries se mêlaient dans un tourbillon d'odeurs qui emplissait tout l'appartement.
Les femmes allaient et venaient avec une élégance naturelle. Chacune semblait connaître son rôle, comme les artistes d'un opéra parfaitement réglé.
Du haut de mes quelques années, je restais en retrait, fasciné par ce ballet silencieux. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde semblait si occupé.
Je tirai doucement la manche de ma mère.
— Pourquoi tout ce remue-ménage ?
Elle me regarda avec un sourire plein de tendresse.
— C'est ainsi que l'on accueille les nouveaux venus. Chez nous, personne n'arrive sans être reçu comme un membre de la famille.
Cette réponse, si simple, s'est gravée en moi pour toujours.
Ce jour-là, sans vraiment le comprendre, j'appris que l'hospitalité n'était pas seulement une coutume : elle était une manière de vivre, une façon de dire à l'autre : « Tu es désormais des nôtres. »
À partir de ce jour, mon affection pour cette famille ne cessa de grandir. Ammi Larbi et les siens m'avaient adopté comme si j'étais leur propre enfant.
J'étais leur petit protégé. On me choyait, on me dorlotait, on riait de mes facéties et l'on me faisait sentir que j'avais toujours ma place parmi eux.
Je passais chez eux la plus grande partie de mon temps libre. Parfois, ils m'invitaient à regarder la télévision. À cette époque, posséder un téléviseur était un privilège que notre famille ne pouvait pas encore s'offrir.
Je m'asseyais alors sagement, émerveillé devant ces images qui semblaient venir d'un autre monde.
D'autres fois, je passais des heures sur leur balcon. Je regardais la rue vivre sous mes yeux. Les passants, les marchands ambulants, les enfants qui jouaient, les discussions animées des voisins... J'aimais observer ce spectacle quotidien, d'autant plus que notre appartement ne possédait pas de balcon.
Les filles de la famille semblaient apprécier ma compagnie. Avec mon caractère espiègle, parfois un peu loufoque, mais toujours respectueux, je les faisais rire sans même m'en rendre compte.
Elles se moquaient gentiment de mes maladresses, m'encourageaient lorsque j'étais timide et veillaient constamment à ce que je me sente à l'aise parmi elles.
Il existait pourtant une scène qui les amusait énormément.
Chaque fois que l'heure du repas approchait, je trouvais aussitôt un prétexte pour disparaître. Je prétendais devoir rentrer chez moi, ou bien je m'inventais une course urgente.
Elles connaissaient parfaitement mon petit manège.
— Regardez-le ! Il va encore s'échapper !
Puis les rires éclataient.
— Il est incorrigible !
Je souriais, un peu gêné.
En réalité, je n'osais jamais rester à table. J'avais reçu une éducation où l'on apprenait très tôt à ne pas profiter de la générosité des autres. Cette discrétion était ma manière de les remercier.
Avec le temps, ce petit jeu devint un rituel affectueux entre nous. Elles savaient que je finirais toujours par trouver une excuse, et moi je savais qu'elles m'inviteraient malgré tout.
Lorsque arriva le jour de ma première rentrée des classes, ce fut l'une de leurs filles qui m'accompagna jusqu'à l'école et s'occupa de mon inscription. Je revois encore son sourire rassurant lorsqu'elle me prit par la main. Tout me semblait immense : la cour, les classes, les élèves. Mais sa présence suffisait à chasser mes inquiétudes.
Grâce à elle, je franchis le portail avec confiance. Aujourd'hui encore, lorsque je repense à cette journée, ce n'est pas l'école qui me revient d'abord en mémoire. C'est cette main tendue. Cette main fraternelle qui guidait un petit garçon vers une nouvelle étape de sa vie.
Cette famille, par sa générosité, sa présence et son affection, a illuminé les plus belles années de mon enfance. Elle m'a appris que la richesse d'un village ne se mesure ni à ses maisons ni à ses terres, mais aux femmes et aux hommes qui savent ouvrir leur porte, partager leur pain et accueillir l'autre comme un frère.
Puis les années ont passé, implacables.
Sans que nous nous en apercevions vraiment, elles ont emporté avec elles les voix, les rires et cette animation permanente qui faisaient battre le cœur de notre immeuble. Autrefois, il résonnait des appels lancés d'un balcon à l'autre, des courses effrénées des enfants dans les escaliers, des portes qui s'ouvraient sans prévenir et des voisins qui entraient les uns chez les autres comme on entre dans sa propre maison.
Aujourd'hui, il ne reste que le silence.
Un silence qui semble avoir pris possession des lieux, comme si les murs eux-mêmes gardaient la mémoire de ceux qui les ont habités. Les anciens, ces piliers de notre petite communauté, sont partis les uns après les autres.
Ammi Larbi, cet homme de cœur qui incarnait la générosité, la solidarité et le sens du partage, nous a quittés. Sa femme, Lalla Tassadit, cette présence maternelle dont le sourire illuminait le palier, a fermé les yeux à son tour, laissant derrière elle une maison où la chaleur humaine semblait s'être éteinte avec elle.
Puis d'autres visages familiers ont disparu. Hocine Oularbi n'est plus. Meziane Daikhi non plus. Saïd… Abbès…Samir Ouali…Lalla Fatoum…Lalla Aldjia…Les noms reviennent dans ma mémoire comme les pages d'un vieil album de famille que l'on feuillette avec émotion.
Chaque nom évoque un visage. Chaque visage raconte une histoire. Chaque histoire emporte avec elle une partie de notre enfance.
Je me surprends parfois à murmurer leurs noms, comme pour m'assurer qu'ils ne disparaîtront jamais tout à fait tant que quelqu'un continuera de se souvenir d'eux.
Et je me prends souvent à poser les mêmes questions. Où est Hakim ? Où est Kamel Belaïd ? Où est Silhadi Si Smaïl ?
La vie nous disperse sans bruit. Elle éloigne les uns, rassemble les autres, puis finit toujours par nous séparer.
Je repense souvent à la boulangerie de Dda Abu. C'était bien plus qu'une simple boulangerie. C'était un lieu de rencontre. Un petit carrefour de la mémoire.
À son entrée, les anciens avaient pris l'habitude de s'asseoir au soleil. Ils échangeaient les nouvelles du village, évoquaient les mariages, les naissances, les départs et les retours au bled. On y parlait autant que l'on y achetait du pain.
Aujourd'hui, ces bancs sont vides. Le silence y a remplacé les conversations. Quant à leurs enfants, cette génération qui nous a vus grandir, elle s'est envolée vers d'autres horizons. La vie les a conduits vers d'autres villes, parfois jusqu'à d'autres pays. Ils y ont construit leur famille, leur carrière, leur avenir. D'autres sont restés fidèles à leurs racines, veillant encore sur l'héritage de leurs parents.
Et puis il y a ceux que le quotidien retient loin d'ici. Ils reviennent parfois, le temps d'un enterrement, d'un mariage ou de quelques jours de vacances. Ils traversent les lieux de leur enfance avec émotion, comme on feuillette un vieux livre dont chaque page fait renaître un souvenir.
Lorsque je passe aujourd'hui devant notre immeuble, j'ai toujours l'impression que le temps s'y est arrêté. Il est toujours debout. Fier. Robuste. Mais il ne respire plus comme autrefois.
Il a vieilli, lui aussi. Les volets, jadis entrouverts du matin jusqu'au soir, restent désormais fermés. Les portes, qui ne cessaient de s'ouvrir pour accueillir un voisin, un parent ou un ami, sont devenues silencieuses. Les escaliers, autrefois envahis par les cris des enfants, résonnent maintenant d'un vide presque douloureux.
Et pourtant...Il suffit que je m'arrête quelques instants pour que le passé revienne. Comme un film projeté sur les murs. Je revois les femmes préparer le repas de bienvenue. Je revois les enfants jouer au pied de l'immeuble. J'entends les voisins discuter sur le palier.
Les odeurs de cuisine semblent remonter jusqu'à moi. Les rires éclatent de nouveau. Pendant quelques secondes, tout redevient vivant.
Puis l'image s'efface. Le silence reprend sa place. Te souviens-tu, Krimo ? Et toi, Salah ? Cherif...Salim... Ghano...Mouloud...Mohand...Zine Eddine...Vous souvenez-vous de ces journées qui nous semblaient éternelles ?
Il me semble entendre encore la voix d'Ammi Larbi appelant quelqu'un depuis son balcon.
Parfois, je ferme même les yeux pour prolonger cette illusion. Mais lorsque je les rouvre, il ne reste que le présent. Et le présent est souvent bien silencieux.
Il m'arrive alors de sentir le poids de la nostalgie peser sur mes épaules. Je me demande ce que sont devenus tous ceux qui ont grandi dans cet immeuble.
Éprouvent-ils, eux aussi, cette même émotion en revenant ici ? Leurs souvenirs surgissent-ils, comme les miens, au détour d'un escalier, d'une fenêtre ou d'une simple odeur de pain chaud ? Se rappellent-ils nos jeux d'enfants ? Nos repas partagés ?
Nos soirées d'été passées à observer la rue depuis les balcons ? Le cinéma en plein air, installé juste en face, dans la caserne ?
Et que sont devenues ces jeunes filles du quartier qui ont bercé mon enfance et accompagné mes premiers pas vers l'école ?
Ont-elles seulement conscience de la place qu'elles occupent encore dans la mémoire de ce petit garçon qu'elles protégeaient avec tant de tendresse ?
Le temps accomplit inlassablement son œuvre. Il transforme les maisons. Il blanchit les cheveux. Il efface les voix.
Mais il est une chose contre laquelle il demeure impuissant : les souvenirs que le cœur refuse d'abandonner.
Notre immeuble est devenu un témoin silencieux d'une époque révolue. Pour d'autres, ce n'est peut-être qu'un bâtiment parmi tant d'autres.
Pour moi, il restera toujours la maison où j'ai appris ce que signifient la fraternité, le respect, la solidarité et l'hospitalité. Chaque pierre, chaque fenêtre, chaque marche d'escalier garde une part de mon enfance.
Et tant que je pourrai raconter ces souvenirs, ceux qui y ont vécu continueront, eux aussi, à vivre un peu.
À chacun d'entre vous, je dis simplement merci. Car les maisons finissent toujours par vieillir. Les hommes aussi. Mais l'amour que l'on reçoit dans son enfance ne meurt jamais.
Il devient cette lumière discrète qui nous accompagne jusqu'au bout du chemin.
N.B. : J'ai évoqué les habitants de mon village ; que ceux que je n'ai pas cités veuillent bien m'en excuser. L'oubli n'est jamais celui du cœur, seulement celui de la mémoire.
Février 2025
Lyazid Ouali, la mémoire vivante.
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